Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Apocalypse, no !

Peut-on seulement avouer publiquement, qu’on a d’autres chats à caresser que se laisser obséder par le sommet de Copenhague ? Depuis la fin de ce sommet, le public est littéralement submergé, à travers les médias, par des flots de paroles, d’analyses savantes, de prévisions péremptoires, de déclarations et autres sentences invitant le bon peuple à communier dans la désolation : Copenhague est un échec, ou un demi-échec, ou un échec et demi, etc… On voudrait ruiner l’humeur des ménages à la veille de Noël qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

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Impunité tarifée

Hissène Habré, ancien président du Tchad de 1982 à 1990, aujourd’hui en exil au Sénégal, sera-t-il jugé un jour pour les crimes dont il est accusé ? Contraint à la fuite après le coup d’Etat mené par son successeur Idriss Déby Itno, il coule des jours tranquilles sous les cieux sénégalais, affichant une parfaite sérénité en dépit des multiples plaintes déposées à son encontre auprès de la justice par ses anciennes victimes et une kyrielle d’ONG de défense des droits humains.

Il faut dire que cet ancien coupe-jarrets, tortionnaire patenté et expert en purification ethnique est inculpé de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et actes de torture. Sous son règne, 1208 personnes sont décédées en détention, et 12 321 personnes ont été victimes de traitements cruels et de violations diverses.

Après les premières plaintes déposées en 2000, le Sénégal s’était déclaré incompétent pour juger sur son territoire l’un des plus grands criminels de l’histoire récente. Cédant à la pression conjuguée des victimes, des ONG, de juristes africains et de l’Union africaine, le pouvoir sénégalais, prendra ensuite les dispositions nécessaires – matérielles et constitutionnelles – afin d’instruire le procès. Avant d’annoncer que son pays ne dispose des moyens financiers requis pour organiser la procédure, et de réclamer des institutions africaines et de l’Union européenne le décaissage des fonds nécessaires.

Un « blocage » qui offre opportunément une garantie supplémentaire de tranquillité pour le sieur Habré. Au grand dam des plaignants qui n’hésitent pas à accuser le Sénégal de « protéger l’impunité de Hissène Habré». Sentiment relayé par Alioune Tine, Président de la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO) basée à Dakar : « Le moment est venu de faire la lumière sur le jeu sordide du Sénégal qui consiste à poursuivre des manœuvres dilatoires depuis 9 ans afin d’éviter à Hissène Habré de comparaître devant la justice. Comment comprendre que l’Etat sénégalais continue à défier de façon hautaine la décision de l’UA et des Nations unies ?… »

Le 11 décembre dernier, des représentants de l’Union africaine (UA), l’Union européenne (UE) et du gouvernement sénégalais réunis à Dakar ont chiffré le budget nécessaire à la tenue du procès à… 18 milliards de FCfa (27,5 millions d’euros). Que ceux qui peuvent payer lèvent le doigt ! Le silence règne dans les rangs. Au vu de ce dernier rebondissement, l’on peut dire que le dossier Hissène Habré apporte une insigne contribution à l’épanouissement de la justice internationale, en instituant la comptabilité de l’impunité.

(14 décembre 2009)

Morose Kouchner

Pas facile pour un ministre de se retrouver contraint à n’exercer que le seul ministère de la parole. Naguère flamboyant et assumant « sans complexe » son ralliement à Nicolas Sarkozy, tout en « demeurant un homme de gauche » (qu’on se le dise !), Bernard Kouchner n’en finit plus d’avaler des couleuvres. Dernière déconvenue en date pour le ministre des affaires étrangères : la réconciliation surprise annoncée le 29 novembre dernier entre la France et le Rwanda…

Un rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, orchestré par le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant. Sur la photo de famille, même pas l’ombre portée du ministre français des affaires étrangères ! Le lendemain de cette annonce, l’on a pu entendre, sur les ondes des radios de l’Hexagone, Bernard Kouchner avouer lui-même ne pas comprendre comment cette affaire avait pu être menée et conclue hors de sa présence. En somme, il aurait appris la nouvelle, comme le quidam, en écoutant la radio.
Pathétique, ravalant un morceau de son chapeau, il s’échine depuis lors à rappeler à qui veut l’entendre à quel point il s’est dépensé sans compter, à quel point il s’est impliqué dans ce dossier – lui qui fut tant « meurtri » par le génocide et son souvenir – pour qu’enfin la France renoue avec le Rwanda.
Kouchner serait donc victime d’une abominable injustice, qui vient compléter l’ahurissante série d’humiliations qu’il ne cesse de subir depuis quelques mois. Dans le dossier gabonais, l’homme s’était vu voler la vedette par l’avocat Robert Bourgi, le sulfureux « conseiller spécial » de Sarkozy ; même traitement pour les dossiers iranien et irakien où ses déclarations – ses commentaires – semblent n’engager plus que lui ; sur les écrans de télévision, nulle trace du ministre des affaires étrangères aux côtés du président Sarkozy dont l’activisme débordant se déploie en Europe, en Asie, en Amérique latine et bien plus encore… Où est donc passé Bernard Kouchner ? A chaque fois que son absence est soulignée dans la presse, il évoque les contraintes de son agenda, et ces fameuses « réunions » qui le tiennent loin de la scène internationale qui pourtant constitue, par nature, le périmètre de sa fonction…
Alors, question : combien de temps tiendra-t-il dans ce confinement aussi pénible qu’aberrant ? Combien d’humiliations pourrait encore supporter cet homme dont l’âme se trouve écartelée entre la conscience de sa dignité blessée et un attachement exacerbé aux attributs, dividendes et signes extérieurs du pouvoir ? Face à une opinion devenue indifférente à son sort, le soldat Kouchner peut-il encore se sauver lui-même ?

(3 décembre 2009)

Le corridor du pire

Il y a quelque temps, je me suis retrouvé avec l’inénarrable Eric Raoult sur un plateau de télévision pour débattre de la chasse aux étrangers opérées devant les objectifs des caméras de télévisions, juste après l’élection de Nicolas Sarkozy. J’avais à peine pris la parole que le député UMP (parti sarkozyste) tranchait sec : « Je ne vous permets pas de parler ainsi de MON pays !»…

L’invective était programmée, ciblée : en tant que Noir, je ne pouvais, selon lui, que proférer des propos hostiles contre SON pays. Interloqué par cette saillie imbécile, je mis quelques longues minutes à réaliser à quel point cet homme politique s’était dégradé, au fil de sa carrière, en s’exilant dans un « nationalisme » caricatural dressé contre le reste du monde. Objectif pathétiquement obsessionnel : exister politiquement. Une posture qui suscite, jusque dans son camp politique, raillerie et commisération.
C’est le même Raoult qui s’est indigné récemment des propos tenus par l’écrivaine Marie Ndiaye, Prix Goncourt 2009, jugeant « monstrueuse » la France de Nicolas Sarkozy… Pas tourmenté par la honte, Raoult réclame un « devoir de réserve » à cette femme à qui, dit-il, « NOUS avons donné le prix Goncourt ». Et d’enfoncer le clou en indiquant que « par comparaison, Yannick Noah et Lilian Thuram n’étaient pas allés aussi loin dans la critique de la France ». Commentaire indigné du maire de Paris, Bertrand Delanoë : « Serait-ce donc la couleur de leur peau qui inspirerait ce ‘rappel à l’ordre’? »
Cela dit, même si les sorties de Raoult relèvent du drame de la bêtise, elles s’inscrivent dans le territoire devenu fécond des fantasmes ethnico-raciaux qui polluent actuellement le climat social en France. En associant dans le même élan Marie Ndiaye, Lilian Thuram et Yannick Noah, Eric Raoult active un sous-entendu récurrent : ces Français noirs sont forcément des « Français à part ». A l’heure où le pays s’agite dans un débat sur « l’identité nationale », les propos d’un Raoult alimentent donc un subconscient embarrassé : comment être français, noir, ou arabo-musulman ? Dans un pays où des commentateurs présentent Barack Obama comme un « immigré intégré » (ce qui provoque l’hilarité des Américains), où le ministre de l’Intérieur lâche en public de douteuses plaisanteries sur les arabes, où le ministre de l’immigration annonce la chasse aux « mariages gris » et où les citoyens non Blancs sont soumis au protocole compassionnel de la « diversité »… le sieur Raoult apparaît comme l’agent subalterne d’une redoutable offensive du pire.

(24 novembre 2009)

« Magic » Chirac

Epatante, la France des paradoxes ! Celle des sondés, des journalistes, des politiques de tous bords et autres commentateurs enfiévrés célébrant ces jours-ci l’ex-président Jacques Chirac, élu « l’homme le plus aimé des Français ». Dans le même temps, l’homme ainsi porté au pinacle se trouve poursuivi par la justice de son pays, soupçonné de graves malversations que la morale convenue condamne allègrement par ailleurs.

S’agit-il du même homme que son successeur Nicolas Sarkozy a qualifié de « roi fainéant », évoquant ses deux mandats (de 1995 à 2007) dont on ne trouvera nulle trace dans les annales des prouesses politiques ? Ceux qui le vénèrent aujourd’hui ont bien du mal à énumérer les hauts faits de sa présidence dont le bilan se résume, à les entendre, au seul refus de faire participer la France à l’expédition américaine en Irak. Très fort, Chirac ! Deux mandats durant lesquels il se sera d’abord confortablement réfugié dans les délices d’une cohabitation avec le socialiste Lionel Jospin avant de provoquer le trépas politique de ce dernier – qui s’était pourtant ardemment attelé à la besogne – à l’issue de la présidentielle de 2002. Une victoire sans coup férir, avec le score le plus élevé et invraisemblable de toute l’histoire de la République française (82,21% des voix face au candidat du Front national). Une telle baraka relève de la prestidigitation ! Lui reste plus qu’à marcher sur l’eau ! Redevenu citoyen ordinaire, il crée une fondation qui condamne le marché criminel des faux médicaments. Et la presse applaudit le « courage » d’un homme qui découvre qu’il fait jour à midi ! Mais on ne saurait contredire les Français qui expriment leur reconnaissance à cet ex-président qui a su, selon eux « incarner la France ». Chirac ne fait pas qu’incarner le paradoxe français, il EST le paradoxe français. Capable même de susciter la ferveur des foules en Afrique, lors de son récent séjour sur le continent – il y est allé « vendre » sa fondation – où il fut reçu comme un grand homme, un héros en somme. Sur ce continent que Chirac considérait comme inapte à s’engager dans la voie de la démocratie, alors même que ces peuples auraient tant à lui reprocher, la même question se pose : comment comprendre cet amour que lui témoignent ses hôtes africains ? Là aussi, comme en France, l’affaire défie la raison ordinaire. « Magic » Chirac est une énigme franco-africaine.

(13 novembre 2009)

Identité française

Le gouvernement français vient donc de lancer un « débat national » sur l’identité française ! A croire que cette identité est devenue tellement floue, volatile… qu’il faut d’urgence en redéfinir les contours et le contenu. Mieux la protéger contre tous les assauts mauvais. Et quelle serait cette menace fantôme ? L’immigration, bien sûr.

Même si Eric Besson, le ministre de l’immigration et de l’identité nationale, use désespérément de mille contorsions verbales pour dissocier ces deux termes. Véritable kermesse de l’inutile, l’initiative du ministre débouchera, tout au plus sur… un discours. Qui rappellera les vertus de la République et de l’inaltérable « francitude ». L’on pense forcément aux heures de gloire du sinistre Front national, lorsque son président, Jean-Marie Le Pen, mettait en garde le peuple français contre ces « hordes d’immigrés venus du Sahara pour nous coloniser et engrosser nos filles ». La lepénisation rampante des esprits a rendu « légitime » la prise en compte par une droite républicaine du corps étranger attentatoire à l’identité française.
Vu d’ailleurs, l’affaire prête à sourire. La France, ex-nation colonisatrice et exportatrice de sa culture, serait donc aujourd’hui, le seul pays de la planète dont l’identité serait exposée au péril ? Dans cette France qui produit ses propres peurs, comment distinguer, dans ce « débat », le fantasme assimilationniste – et la nostalgie d’un improbable modèle dominant – de la nécessité de lutter contre les ségrégations ? Comment séparer les arrière-pensées politiciennes de la juste promotion de la nation, et de l’adhésion aux valeurs de cette République ? Sans compter que les plus menacés quotidiennement en France sont ceux-là mêmes qui, tout en étant français, ne sont pas reconnus comme tels, du fait de la couleur de leur peau ou de l’origine de leur patronyme… On peut se demander à quelles fins des intelligences se mobilisent au sommet de l’Etat pour un sujet qui ne constitue pas une priorité, eu égard aux mille difficultés qui taraudent le pays.
A-t-on besoin d’une telle publicité pour, si besoin est, rappeler et fortifier ce qui a toujours constitué le socle et la dynamique des identités collectives, à savoir des valeurs partagées dans la diversité ? On appelle cela une nation. Dans toutes les régions de l’Hexagone, cette diversité nationale, aussi vivante qu’insondable, relève de l’évidence, et ne saurait, ici comme ailleurs, être soumise à la démonstration, et moins encore à une police ou un certificat de conformité.

(4 novembre 2009)