Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Archives Mensuelles: octobre 2009

Misère sorcière

L’exploitation de la misère est devenue l’une des valeurs sûres de notre époque, pour ceux qui savent travailler dur à sa pérennisation. Ainsi a-t-on vu fleurir quantité d’organismes, de filières, de réseaux, de « projets » et autres œuvres charitables dont la prospérité n’a d’égale que l’irrésistible expansion de cette misère que tous disent combattre. C’est sur ce terreau que furent érigées les nouvelles églises évangélistes qui se multiplient à travers le continent.
Dans la seule région de l’Etat d’Akwa Ibom au sud du Nigeria, les églises sont plus nombreuses que les écoles, cliniques et banques réunies. Une pandémie spirituelle dont la nature échappe aux compétences de l’Organisation mondiale de la santé…

Au nom du sacro-saint principe de la liberté religieuse, ces entreprises à but très lucratif parées du voile trompeur de l’action spirituelle, se sont hissées au rang des grands bénéficiaires-organisateurs de la misère endémique, recrutant essentiellement leur clientèle parmi les couches les plus défavorisées de la population. Grands architectes de la manipulation des consciences, ces Docteur Folamour de l’âme instrumentalisent le désarroi des citoyens fragilisés par la démission des politiques. Jouissant d’une totale impunité, si ce n’est de la complicité des autorités publiques, nombre de ces « églises » se livrent une virulente concurrence.
Ainsi ont-elles trouvé, au sein de sociétés africaines chamboulées, l’élément référentiel de leur « puissance » comparative : la destruction des enfants dits « sorciers ». On ne compte plus les histoires d’enfants, issus de familles extrêmement pauvres, accusés de sorcellerie par des pasteurs et voués au trépas à la suite d’improbables séances d’exorcismes. Accuser des enfants de sorcellerie est devenu un moyen pour ces pasteurs autoproclamés de se faire une réputation et attirer les fidèles. Une enquête vient de révéler l’implication de plusieurs « églises » évangélistes dans ces affaires, dont la fameuse « Mount Zion Lighthouse » (Phare du mont Sion) installée au Nigéria. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), plusieurs dizaines de milliers d’enfants ont été pris pour cible à travers le continent. Il devient plus qu’urgent de considérer ce phénomène comme l’un des fléaux majeurs de l’époque. Continuer de se taire équivaudrait à cautionner une entreprise d’assassinats massifs d’enfants. Plus encore, il est temps d’agir contre ces vulgaires criminels qui ont su détourner impunément à leur sinistre profit, aux dépens des plus faibles, les principes de la liberté de conscience.

(22 octobre 2009)

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Mariage franco-tchadien

Le rapport du ministère français de la Défense sur les exportations d’armements en 2008, rendu public il y a quelques jours, indique que le Tchad est l’un des meilleurs clients de l’Hexagone. Mieux, en 2008, les ventes d’équipement militaire français au Tchad ont progressé de 50%. Montant estimé de ces recettes : 13 millions d’euros. Pas mal, pour un pays délabré, où la quasi-totalité de la population est confrontée depuis près de deux décennies à toutes les déclinaisons imaginables de la misère et du dénuement.

Le cynisme le dispute à l’extravagance lorsque l’on sait que cette montée de la courbe des ventes d’armes françaises au régime de N’djamena coïncide avec l’appui apporté par Paris à l’armée gouvernementale tchadienne lors des affrontements entre cette dernière et les troupes rebelles en février 2008. A l’époque, ce soutien de Paris à un régime classé parmi les plus infréquentables de la planète, avait ému ceux qui s’échinaient encore à rechercher une cohérence entre la « rupture » prônée par le nouveau locataire de l’Elysée et la permanence ainsi démontrée d’une politique française en Afrique aux allures crépusculaires. La réponse est définitivement apportée par ces chiffres qui révèlent à souhait que pendant la « rupture », les bonnes affaires continuent en Afrique, ce dernier Far-West des temps modernes.
De plus, il faut noter qu’en acceptant de livrer, sans compter, des armes de diverses catégories à ce pays, Paris se détourne sans le moindre scrupule du « code conduite » adopté en décembre dernier par les 27 pays de l’Union européenne, qui se sont engagés à « ne plus vendre d’armes dont l’usage pourrait participer à de graves violations des droits humains et du droit international humanitaire, ou porter atteinte au développement économique ». Et point n’est besoin de diligenter des enquêtes sophistiquées pour reconnaître que le pouvoir du président Idriss Déby Itno est le pire ennemi de son propre peuple.
Mais il ne faudrait pas pour autant espérer que, dans ce contexte, les instances européennes émettent une condamnation à l’encontre de la France. La diplomatie de l’ombre continue d’admettre que ce territoire tchadien relève d’une diplomatie « privative » de Paris. Une manière de dérogation en somme, qui autorise les dirigeants français à maintenir leur soutien à Idriss Déby Itno qui assure à qui veut l’entendre que la France sera toujours à ses côtés. Au mépris de la volonté des citoyens tchadiens. Vous avez dit « rupture » ? Quelle rupture ?

 (15 octobre 2009)

Le piège afghan

Mettre fin à la présence militaire américaine en Irak, et intensifier l’engagement en Afghanistan. Ainsi s’articulait la prise de risque politique du candidat Barack Obama, face à son adversaire John McCain. Les deux hommes avaient en commun de briguer la pire succession qui soit : la guerre en héritage. Au terme de la campagne, Obama aura donc su convaincre une Amérique déboussolée par les aventures guerrières de Bush et les signes multiples d’une défaite inéluctable.

Le postulat d’Obama, qui relevait à la fois de la stratégie de campagne, du pari politique et d’une conviction personnelle pourrait devenir, à l’épreuve de la réalité et du pouvoir, son pire cauchemar. Dans la perspective de l’héritage de deux guerres, l’Etat major de campagne d’Obama fut, un temps, fortement divisé, entre, d’une part, les « anti-guerre » qui préconisaient le double retrait d’Irak et d’Afghanistan, et d’autre part, les « real-politiques » qui préféraient ne pas se mettre à dos une partie de l’opinion traumatisée par les attentats du 11 septembre 2001.
A cet électorat, attaché à une « Amérique forte », il fallait donner le gage de la continuité d’une revanche contre les ennemis de l’Amérique. Le postulat d’Obama – retrait d’Irak et engagement continu en Afghanistan – résultait donc d’un compromis politique. C’est ce choix, à la fois tactique et éminemment précaire, qui avait contraint le camp adverse de John McCain à radicaliser sa position, au risque d’apparaître comme un double va-t-en-guerre de George Bush. Aujourd’hui, le président élu mesure la double difficulté d’un retrait rapide des troupes d’Irak, et d’une justification renouvelée de l’engagement en Afghanistan. Confronté à la comptabilité macabre des soldats tués au sein des troupes américaines et coalisées en Afghanistan, et aussi à l’échec d’un dispositif politique installé à Kaboul au nom de la « démocratie » aujourd’hui discrédité par la corruption et la fraude électorale, Obama est un homme seul, piégé par l’héritage de la guerre.
Face au scepticisme des Démocrates et à la pression revancharde des Républicains, voilà un Obama renvoyé à la position inconfortable d’un compromis impossible : trouver la juste solution entre les partisans de la guerre éternelle et ceux qui réclament le retrait urgent de ce nouveau « Vietnam ». Le Commandant in Chief est confronté à une expérience, vieille comme l’histoire des hommes : la solitude du pouvoir. Mais pour surmonter l’épreuve et poursuivre sereinement le chemin, la voie a rarement été aussi étroite.

(10 octobre 2009)