Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Archives de Catégorie: Billets d’humeur

Rwanda : la mémoire douloureuse et la part d’ombre

Quinzième anniversaire du génocide des Tutsis au Rwanda. Devoir de mémoire. Ne jamais oublier l’une des plus effroyables tragédies de l’Histoire. Mémoire fragile, toujours hantée par les révisionnistes et adeptes de tous poils du négationnisme. Mais au Rwanda même, l’on n’est pas passé de l’enfer du génocide au paradis de la réconciliation sans faille. Tout est encore fragile, en demi-teintes, en silences, en refoulements.

L’on sait qu’aux lendemains des tragédies de ce type gravées dans les pages sombres de l’Histoire de l’humanité, le pire demeure toujours tapi dans l’ombre. Et seule une pédagogie perpétuelle du « plus jamais ça  » permet de conjurer la menace jamais évaporée de l’horreur. Toutefois, le souvenir du pire ne devrait pas brouiller notre vision et entraver notre vigilance à l’égard d’un pays, quelles que soient ses blessures du passé. Ainsi faut-il porter un regard lucide sur ce « nouveau Rwanda » qui, sous l’égide du président Paul Kagamé, présente aujourd’hui trois visages : celui d’une collectivité convalescente d’une mémoire douloureuse ; une entité étatique qui réussit, malgré ses handicaps naturels, à déployer un programme économique aussi intelligent qu’exigeant ; et enfin, un gouvernement qui s’est révélé un sponsor patenté des prédateurs armés qui ont, depuis 1998 et en toute impunité, organisé un pillage systématique et cynique des ressources minières du grand voisin, la République démocratique du Congo. Sur fond de massacres, de viols massifs et autres atteintes graves aux droits humains. Ce point constitue, aux yeux du monde, la part d’ombre du Rwanda actuel.

(7 avril 2009)

Anachronisme mahorais

Le 29 mars, les électeurs de Mayotte ont donc dit « oui » à 95,2% pour devenir le 101e département français, et le cinquième d’Outre-mer. Une aberration géopolitique pour cette île, historiquement et culturellement indissociable de l’ensemble des Comores. Mayotte, du fait d’un montage politique confus doublé d’une douteuse attraction des Mahorais pour les « avantages » attendus de la Métropole, choisit de s’écarter de sa réalité géographique, quitte à ébranler ses équilibres sociologiques et culturels.

A l’heure où l’on assiste à la multiplication de crises sociales et de revendications identitaires dans les autres départements français d’Outre- mer, n’est-il pas plus urgent de se pencher sur une refondation des relations de la Métropole avec les DOM-TOM ? Etait-il raisonnable de « charger la barque » en arrimant politiquement à la France un espace géographique qui, à terme, une fois épuisées les illusions d’un « modèle social » subventionné en dépit du bon sens, réexaminera, mécaniquement, sa réalité en fonction de son identité géographique et historique ? A cet égard, les manifestations dans l’île voisine Moroni contre ce référendum, de même que la défiance de l’Union africaine à l’égard de cette « intégration » de Mayotte dans l’ensemble français, constituent un présage infrangible. L’influence de la France, cette ambition ancienne, dépend-t-elle, encore de nos jours, de ces arrangements géopolitiques d’un autre âge ?

(30 mars 2009)

Crise et révolution

Le 17 mars dernier, pas moins de huit chefs d’Etat de pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) étaient présents à Ouagadougou pour exprimer leur vive inquiétude face à la crise financière mondiale. Par-delà l’expression des inquiétudes, cette crise qui pulvérise toutes les certitudes brandies depuis deux décennies sous le sceau du libéralisme économique est pourtant une bonne nouvelle pour l’Afrique.

Face au désarroi des pays du Nord, l’Afrique devrait mettre à profit cette « faille historique » pour établir le bilan des politiques menées, souvent aux dépens des réalités souveraines, redéfinir les conditions d’un développement durable, s’atteler à inventer de nouvelles formes de gestion économique en mesure de rompre avec la funeste équation de l’aide, et faire émerger des mécanismes pour une véritable mobilisation des énergies endogènes. La crise libère, mécaniquement, de nouvelles voies du possible pour les pays du Sud, et l’exemple vénézuélien démontre à souhait la capacité du politique à influer sur le sort d’une nation en s’émancipant de la fatalité des pensées uniques, fussent-elles « mondialistes ». En associant une révolution économique à la réaffirmation d’un système politique servant de socle et de garantie pérenne au développement, les dirigeants africains sauront-ils saisir cette opportunité historique ?

(23 mars 2009)

Afrique chrétienne

A l’heure de la prolifération des sectes évangélistes et autres «églises du réveil» en Afrique, et alors que l’on déplore en Europe une baisse irrépressible de la fréquentation des paroisses, le voyage du pape en terre africaine – Cameroun et Angola, semaine du 23 mars – s’apparente à celle d’un VRP (voyageur représentant placier), sur un continent qui compte encore un précieux vivier d’adeptes.

Mais pourrait-on faire sérieusement le bilan de la vie chrétienne sur ce continent sans aborder le débat de la place du clergé africain dans la hiérarchie de l’Eglise romaine ? A cet égard, le livre de Serge Bilé (Et si Dieu n’aimait pas les Noirs – Enquête sur le racisme aujourd’hui au Vatican) vient jeter une lumière terrible sur le sort quotidien des Noirs au Vatican. L’église catholique, pour consolider sa part de « marché de la foi » en Afrique ne saurait considérer indéfiniment l’Afrique comme un simple fournisseur de troupes sans jamais l’associer pleinement au haut commandement au sein du Vatican, ce gouvernement suprême de l’Eglise catholique.

(18 mars 2009)

La deuxième vie de l’impunité

Le mandat d’arrêt émis le 4 mars dernier par la Cour pénale internationale à l’encontre du président soudanais Omar El-Béchir est un véritable test pour cette institution dont les décisions ne valent que par la bonne volonté des 109 pays qui en ont ratifié le statut.

Alors que certains – en Afrique – refusent de reconnaître le bien-fondé de ce mandat d’arrêt, d’autres – en Europe – expriment leur embarras, s’agissant d’arrêter sur leur sol Omar el-Béchir pour le livrer, comme cela se devrait, à la CPI. Si l’on imagine mal une reddition du président soudanais, et moins encore un enlèvement – ce qui serait illégal -, que reste-t-il comme possibilité pour conclure le dossier El-Béchir selon les souhaits de la CPI ? Pas grand’ chose. Pourtant, « l’échec » de la CPI priverait les soudanais sacrifiés au Darfour d’un acte de justice auquel est associée la conscience mondiale. Chacun sait aussi que si l’acte posé par la CPI n’est pas suivi d’effet, l’impunité, à l’échelle internationale, jouirait d’un regain de vitalité. D’une deuxième vie, en somme. Pour longtemps.

(9 mars 2009)

Président à tout faire

Scène surréaliste à la télévision guinéenne, au cours de la semaine du 23 février : le capitaine Moussa Dadis Camara, président autoproclamé depuis fin décembre, interrogeant lui-même des narcotrafiquants présumés.

Sous le tir nourri de ses questions, certains passent aux aveux sans autre forme de procès. C’est le cas notamment de Ousmane Conté, l’un des  fils du défunt président Lansana Conté. Moussa Dadis Camara, putschiste et fier de l’être, voudrait tout à la fois – durant une période de transition d’un an –  combattre la corruption, redresser l’économie, réorganiser l’espace politique, inventer des lendemains enchanteurs pour ses concitoyens. Le voilà policier, procureur, justicier, chasseur de narcotrafiquants, et peut-être bientôt tortionnaire… pour la bonne cause. En Guinée, si le ridicule en politique ne tue plus depuis longtemps, Moussa Dadis Camara est à lui seul le « livre d’or » du degré zéro de la politique.

(2 mars 2009)