Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Archives de Catégorie: Billets d’humeur

Le piège afghan

Mettre fin à la présence militaire américaine en Irak, et intensifier l’engagement en Afghanistan. Ainsi s’articulait la prise de risque politique du candidat Barack Obama, face à son adversaire John McCain. Les deux hommes avaient en commun de briguer la pire succession qui soit : la guerre en héritage. Au terme de la campagne, Obama aura donc su convaincre une Amérique déboussolée par les aventures guerrières de Bush et les signes multiples d’une défaite inéluctable.

Le postulat d’Obama, qui relevait à la fois de la stratégie de campagne, du pari politique et d’une conviction personnelle pourrait devenir, à l’épreuve de la réalité et du pouvoir, son pire cauchemar. Dans la perspective de l’héritage de deux guerres, l’Etat major de campagne d’Obama fut, un temps, fortement divisé, entre, d’une part, les « anti-guerre » qui préconisaient le double retrait d’Irak et d’Afghanistan, et d’autre part, les « real-politiques » qui préféraient ne pas se mettre à dos une partie de l’opinion traumatisée par les attentats du 11 septembre 2001.
A cet électorat, attaché à une « Amérique forte », il fallait donner le gage de la continuité d’une revanche contre les ennemis de l’Amérique. Le postulat d’Obama – retrait d’Irak et engagement continu en Afghanistan – résultait donc d’un compromis politique. C’est ce choix, à la fois tactique et éminemment précaire, qui avait contraint le camp adverse de John McCain à radicaliser sa position, au risque d’apparaître comme un double va-t-en-guerre de George Bush. Aujourd’hui, le président élu mesure la double difficulté d’un retrait rapide des troupes d’Irak, et d’une justification renouvelée de l’engagement en Afghanistan. Confronté à la comptabilité macabre des soldats tués au sein des troupes américaines et coalisées en Afghanistan, et aussi à l’échec d’un dispositif politique installé à Kaboul au nom de la « démocratie » aujourd’hui discrédité par la corruption et la fraude électorale, Obama est un homme seul, piégé par l’héritage de la guerre.
Face au scepticisme des Démocrates et à la pression revancharde des Républicains, voilà un Obama renvoyé à la position inconfortable d’un compromis impossible : trouver la juste solution entre les partisans de la guerre éternelle et ceux qui réclament le retrait urgent de ce nouveau « Vietnam ». Le Commandant in Chief est confronté à une expérience, vieille comme l’histoire des hommes : la solitude du pouvoir. Mais pour surmonter l’épreuve et poursuivre sereinement le chemin, la voie a rarement été aussi étroite.

(10 octobre 2009)

Suicides collectifs

On connaissait le suicide collectif, mystérieux et saisonnier des baleines. On connaissait aussi le suicide collectif des sectes millénaristes (Temple solaire, Temple du peuple de Jim Jones etc.). Voici venue l’ère du suicide en cascade, nouveau protocole de contestation désespérée des employés de la firme française France Telecom.

Plus de 20 suicides en l’espace d’un an. Motif : stress avancé et désespérance extrême. La faute, dit-on, à une nouvelle culture de gestion de cette entreprise où les « managers », obsédés par les objectifs de résultats, se sont mués en tortionnaires patentés. Au nom d’un prétendu « nouveau concept managérial », les employés sont devenus les pièces désincarnées d’un sinistre Monopoly, ou les jetons d’un casino voué aux règles de la finance et de la rentabilité frénétique.
Symptôme d’une époque malade du profit et de la course au résultat, ce phénomène qui se produit en France, intervient dans un climat d’échec des politiques face à une demande sociale particulièrement aigüe. Morosité, angoisse et résignation sont devenues le lot de la majorité des citoyens français, souvent épuisés et impuissants face à une conjoncture devenue illisible et brouillée. Dans cette ambiance, les suicides à France Telecom suscitent, tout au plus, un soupir collectif. Comme si ces réactions extrêmes à une forme de désespérance propre aux temps actuels, s’inscrivaient « naturellement » dans la logique d’un système qui déploie et impose inexorablement son autorité.
Un système où le travail effectué par l’homme n’est plus une valeur cardinale de la société, mais simplement le fragment indéfiniment remplaçable d’une partition qui le dépasse et dans laquelle l’action et le sentiment humain – l’être de chair et de sang – ne sont plus que superfétatoires. Combien faudra-t-il de suicides encore à France Télécom avant que la foule, enfin sortie de cette torpeur systémique, ne se précipite dans les rues pour hurler, encore et encore qu’un autre monde est possible ? Mais les maîtres du monde, ceux qui, juchés sur les miradors des entreprises, placent et déplacent, montent et démontent les hommes et les femmes au nom du résultat, ont déjà pris le contrôle les rues, et inoculé dans les têtes leur terrible sentence : voie sans issue.

(30 septembre 2009)

Dadis Camara : Wanted !

Le chef autoproclamé de la junte militaire guinéenne a désormais une excuse en béton : l’opinion internationale doute de sa santé mentale. Partant, il peut désormais tout se permettre, notamment se gausser des menaces de sanctions, ordonner, depuis son lit, les meurtres en série de ses opposants, après s’être rendu coupable du massacre du 28 septembre dernier. Avec un rictus qui fait discrètement frémir tous ses visiteurs, celui qui, en moins de dix mois, a pulvérisé tous les records du délire autoritaire, n’envisage pas, de toute évidence, de lâcher les commandes de l’État.

Après avoir balayé d’un revers de la main l’ultimatum fixé par la Cedeao, lui en enjoignant de s’engager à ne pas se présenter à la prochaine élection présidentielle, le sieur Dadis Camara, qui se réclame désormais d’une obscure « pensée positive » (son « Livre rouge » à lui), aurait récemment envoyé son ministre de la Défense, Sékouba Konaté (manifestement atteint des mêmes symptômes que son patron) en Ukraine, en vue de négocier un achat d’armes d’un montant évalué à 45 millions de dollars. Histoire de contourner l’embargo sur les ventes d’armes que viennent de décréter contre la Guinée la Cedeao et l’Union européenne.
Dans le même temps, on note l’arrivée sur le sol guinéen de mercenaires sud-africains, agissant au nom de sociétés militaires privées. Peu à peu se met en place un dispositif de renforcement du périmètre armé de la junte guinéenne, déterminée à se dresser contre tous ceux qui tenteraient de la déloger du sommet de l’État.
Que peut encore faire la « communauté internationale » face à ce pouvoir dont le protocole de réaction échappe aux pratiques politiques ordinaires ? L’opposition guinéenne avait pertinemment, au lendemain du massacre du 28 septembre, réclamé le déploiement dans le pays d’une force militaire d’interposition dépêchée par la Cedeao ou l’Union africaine, afin d’endiguer la folie de la junte. Pourtant, les instances internationales persistent à vouloir « négocier » avec cette bande d’aventuriers, au moyen de protocoles feutrés et sophistiqués.
Peut-on aujourd’hui, sérieusement, penser mettre fin à cette criminelle extravagance, sans recourir au même traitement que celui qui fut appliqué à un Charles Taylor dans le chaos libérien ? Pour comprendre cette urgence, les médiateurs devraient peut-être étudier de près la nature des ingrédients qui composent les troubles potions que le capitaine Dadis Camara semble ingurgiter, chaque matin, juste avant de livrer au monde affligé, les stupéfiantes déclinaisons de son « show » qui ne fait plus rire personne.

(28 septembre 2009)

Danse avec les dingues

L’autre Amérique, celle qui ne pouvait concevoir qu’un Noir siège à la Maison Blanche, était restée, un temps, tétanisée par la victoire d’Obama. Une fois le choc digéré, cette Amérique s’est réveillée. Et montre de nouveau son visage. Hideux, haineux, viscéralement raciste. Dieu ne s’est pas arrêté en Alabama : le racisme est toujours vivant. Ordinaire, archaïque, débile. Son empire contre-attaque, libérant ses plus délirantes pulsions : sur les pancartes, Obama est peint en sorcier africain, un os en travers du nez, représenté en fourrure de singe, mangeant – accessoire de rigueur ! – une banane…

Sur les écrans de télévision ou dans des émissions de radio, prenant prétexte de la réforme sur l’assurance-santé d’Obama, les adversaires du président n’hésitent plus à désigner la couleur de sa peau comme la « source du mal ».
L’ancien président démocrate Jimmy Carter ne s’y est pas trompé, en déclarant il y a quelques jours : « Je vis dans le Sud, et j’ai vu le Sud faire beaucoup de chemin. Mais cette tendance raciste existe toujours et je pense qu’elle est remontée à la surface en raison d’un sentiment partagé par beaucoup de Blancs, pas seulement dans le Sud mais dans l’ensemble du pays, selon lequel les Afro-Américains ne sont pas qualifiés pour diriger ce grand pays.» Tout est dit. Un confrère américain estimait, en novembre dernier, que l’élection d’Obama offrait à son pays l’opportunité d’une « conversation nationale avec le racisme ».
Ce tête-à-tête conjuratoire de l’Amérique avec elle-même affiche à présent son bilan : tout a changé, et rien ne change au pays de l’Oncle Sam. Moins d’un an après l’accession d’un Noir à la Maison Blanche, le débat politique se réduit donc à la question raciale. Il faut se garder de sous-estimer la capacité de nuisance de l’irruption de tels sentiments, forcément irrationnels, dans le champ politique. Ces passions mauvaises, aujourd’hui déchaînées, pourraient s’amplifier durant le mandat du président noir. Et miner son élan. Déjà, on peut prévoir que cette question raciale, sera, une fois de plus, au rendez-vous de la prochaine présidentielle américaine, dans trois ans.
Pour espérer durer aux commandes de l’Etat, Obama devra donc multiplier des gages d’une « légitimité ethnique », en faire deux fois plus qu’un président américain blanc. En somme, « justifier sa place », à l’instar de tous les Noirs à travers le monde, minoritaires dans une société blanche. Pour gouverner, il sait maintenant qu’il devra s’appliquer à ajuster ses pas à chaque instant, dans cette danse engagée avec les plus fêlés de ses concitoyens.

(24 septembre 2009)

Congo, ministères amers

On l’attendait, ce nouveau gouvernement du Congo-Brazzaville. L’opinion nationale et les observateurs de tout poil se perdaient en hypothèses, conjectures et diverses projections. Depuis l’élection présidentielle qui a reconduit Denis Sassou Nguesso à la tête du pays, en juillet dernier, on suivait les gestes, mouvements et déplacements du numéro un congolais. L’attente devenait lourde, insoutenable. Certains, prétendument « bien informés », se sont mis à annoncer un bouleversement, voire un séisme. Il est vrai que le slogan de campagne du candidat-président annonçait « les chemins d’avenir ».

On allait voir ce qu’on allait voir ! La formation du gouvernement allait réserver des surprises, bousculer les certitudes et surtout remettre de l’ordre et réactiver l’espoir dans ce morose Congo. 
Il aura fallu attendre deux mois après l’élection présidentielle, avant que la présidence se décide, enfin, à publier la liste des ministres du gouvernement. C’est arrivé le 15 septembre. Le nouveau gouvernement congolais est en place. Annoncé, publié, fixé, gravé dans le marbre et le temps. Alors ? Alors… rien. Le séisme annoncé ? Morne plaine. Un non événement. Une formalité administrative. Un compromis scolaire où l’on voit le maître renoncer aux blâmes, sanctions et promotions pour, de guerre lasse, faire passer la quasi totalité des effectifs en classe suivante. Un tel renoncement n’est jamais de nature à favoriser l’émulation et la performance… Voilà donc, on prend les mêmes et on recommence. Mis à part deux ou trois changements de postes, ou un timide exercice de chaises musicales, rien de nouveau donc sous les cieux de Brazzaville. A de rares exceptions près, les mêmes qui étaient postés aux côtés de Denis Sassou Nguesso à l’issue de la guerre civile, il y a douze ans, sont toujours là, campés dans leurs territoires, à la manière d’un héritage ou d’une rente de situation. A croire qu’il ne s’agit pas tout à fait d’un gouvernement au service de la nation, mais, davantage, d’un conseil d’administration… L’on dit parfois, en d’autres circonstances, et sous d’autres cieux que certains gouvernements « usent » leurs ministres. Au Congo, il est à craindre que, de par sa composition, sa nature, son parcours et son bilan passé, ce gouvernement, singulièrement « usé », n’achève de ruiner tous les espoirs des citoyens congolais.

(17 septembre 2010)

Le boulet Bourgi

Le nom de Robert Bourgi restera associé à toutes les œuvres inavouables, constitutives du deal post-colonial franco-africain, unique au monde. Un contrat qui a tissé la trame du formidable échec de l’Afrique, en réduisant une diplomatie aux manœuvres et combines d’une société secrète où les initiés africains et français se sont offert depuis un demi-siècle un scandaleux festin privé, au mépris des peuples…

C’est ce crime fondateur de la Françafrique qui explique le courroux des Gabonais qui voient la « main invisible » de Paris dans l’élection d’Ali Bongo Ondimba, fils de son père défunt. C’est ce crime que justifie « de bonne foi » l’avocat Robert Bourgi, cet homme de l’ombre qui découvre les délices de la lumière et se répand dans la presse, pour avouer l’inavouable. Quand Paris affirme que « La France n’avait pas de candidat au Gabon », Bourgi use de l’astuce pour déclacer : « Mon candidat est Ali Bongo, et comme je suis très écouté de Nicolas Sarkozy… ». L’Elysée le désavoue, et va même jusqu’à le renier ? Il n’en a cure. Il raconte par le menu son intervention auprès de Sarkozy, à la demande de « papa » feu Bongo pour obtenir du président français de faire virer Jean-Marie Bockel de son poste de secrétaire d’Etat à la Coopération. A l’Elysée, on maudit alors ce jour – le 27 septembre 2007 -, où Sarkozy a remis l’insigne de Chevalier de la Légion d’honneur à cet homme, pour ses multiples services rendus. L’Elysée entre désir de « rupture » et troubles fidélités. Diplomatie schizophrène…
<br />L’homme de l’ombre a décidé d’aimer la lumière. De s’extraire du sous-sol des basses besognes. Ils l’ont aimé, ils vont le détester. Ils l’ont rendu puissant. Gagné par l’ivresse d’un pouvoir sordide, le conseiller occulte pour les affaires franco-africaines devient une balance. « Est-il devenu fou ?», se demandent ses commanditaires. Emissaire des diplomaties de l’ombre du village françafricain, conseiller sulfureux et grassement rémunéré, négociateur de valises « généreuses » préparées dans les palais présidentiels africains et destinées aux « amis français »… L’avocat Robert Bourgi est tout cela à la fois. Un métier rare et jamais consigné dans les registres syndicaux. La « folie » de Bourgi est un symptôme avancé du crépuscule d’un système. Convulsions désespérées d’un homme qui parle pour se convaincre que le festin continue. Alors même que les tams-tams françafricains agonisent. La fin des fêtes est toujours triste…

(9 septembre 2009)