Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Bénin : Chronique de l’autocratie ordinaire

Dans un climat dominé par de nombreuses incertitudes, les Béninois seront appelés aux urnes le 11 avril prochain pour une élection présidentielle. Depuis le 12 novembre dernier, le chef de l’Etat, Patrice Talon, a entrepris avec une forte délégation une tournée dans une cinquantaine de localités du pays. Une entreprise originale pour celui qui, depuis son élection en 2016, s’est tenu à distance de la population, préférant l’ambiance feutrée du palais présidentiel au contact avec les foules. Cette attitude singulière avait amené l’une des nouvelles figures de l’opposition, Frédéric Joël Aïvo, à promettre dans une tribune publiée en septembre dernier de « sortir le Président de son aquarium pour le plonger dans la lagune du pays réel ».

Pourquoi donc ce désir soudain de « renouer avec le terrain » (dixit la Communication présidentielle) ? Quel récit pourrait livrer aux populations des terroirs l’homme d’affaires devenu président grâce aux vertus du pluralisme démocratique, mais dont la principale prouesse, le temps d’un quinquennat, aura été la restauration du système de parti
unique ? Que pourrait raconter aux populations celui qui, en avril et mai 2019, a changé le cours de l’histoire de ce pays en ordonnant ou avalisant des tirs à balles réelles sur des manifestants qui contestaient l’exclusion de toutes les oppositions des élections législatives ? Des manifestations réprimées dans le sang, et un lourd bilan humain.

Dans la perspective de la prochaine présidentielle, une question domine la vie politique : quelle place pour les candidats de l’opposition dans la prochaine compétition électorale, suite à l’extraordinaire verrouillage du système institutionnel et électoral opéré par le pouvoir ? Il faut dire que les candidatures à la présidentielle sont désormais conditionnées à l’obtention de « parrainages » délivrés par des « grands électeurs », tous acquis à la cause du pouvoir. Difficile alors d’imaginer que ces « grands électeurs », membres de la mouvance présidentielle, concèdent allègrement ces parrainages aux opposants les plus déterminés de l’homme fort de Cotonou. Difficile aussi d’imaginer que le régime de Patrice Talon détricote le système ainsi instauré, avant l’échéance électorale. Interpellé sur la question, lors de sa tournée dans les régions, le dirigeant béninois a déclaré : « Lors des prochaines élections présidentielles, nous allons tout faire pour que les élections soient inclusives, pour qu’on ne retombe plus jamais dans ce qui s’est passé. Je ferai tout ce qui est de mon pouvoir pour que les candidats des autres aient leurs parrainages. » Tout est donc dit, sans nuance et sans la moindre précaution oratoire. Ainsi, au-delà des lois et des règles, c’est bien lui, le Président, qui s’octroie le pouvoir de décider, ou non, de la participation des candidats de l’opposition à la compétition électorale. C’est à l’aune de tels discours que l’on comprend à quel point le Bénin s’est éloigné, en moins de cinq ans, des modalités démocratiques dont il se félicitait depuis trois décennies. Réagissant aux paroles du nouvel autocrate béninois, Nourénou Atchadé, vice-président du nouveau parti « Les Démocrates » (toujours en attente d’un agrément administratif) a déclaré : « Nous ne croyons pas aux propos du chef de l’ÉtatNous devons obliger Patrice Talon à accepter que dans une démocratie, il doit y avoir des élections pour tout le monde et que ce n’est pas seulement lui qui désigne les personnes qui lui plaisent, pour aller aux élections.»

Ce 27 novembre, la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP) a annoncé avoir rendu un jugement portant notamment sur « l’indépendance et l’impartialité des organes électoraux ainsi que la composition de l’Assemblée nationale » au Bénin. Dans son ordonnance, la CADHP ayant constaté « une violation du droit des citoyens de participer librement à la direction des affaires publiques de leur pays », rappelle notamment que la révision constitutionnelle initiée par le pouvoir béninois le 1er novembre 2019, fut engagée en procédure de première urgence – nuitamment – par une assemblée nationale exclusivement composée de deux partis acquis au pouvoir. Selon l’instance judiciaire panafricaine, cette Constitution « a été adoptée en violation du principe du consensus national ». Par conséquent, la CADHP demande à l’Etat béninois de « prendre toutes les mesures afin d’abroger la loi du 1er novembre 2019 portant modification de la Constitution et de se conformer au principe du consensus national édicté par la CADEG (Charte africaine de la Démocratie, des Élections et de la Gouvernance) pour toutes autres révisions constitutionnelles avant toute élection ». Nul doute que ce jugement de la Cour africaine sera balayé d’un revers de main par le pouvoir béninois qui avait décidé, il y a quelques mois, de ne plus reconnaître les prérogatives de cet organe judiciaire. Toutefois, ce jugement aura remis au cœur de l’actualité la nature du processus autocratique en cours au Bénin, outil de captation de tous les leviers du pouvoir – politique, judiciaire, économique -, et source de lourdes menaces sur la vie nationale.

Très commentée au début de la tournée du Président dans les régions – qui a pris les allures d’une pré-campagne électorale -, la demande de « pardon » formulée par le Président Talon dans la ville de Tchaourou. Une commune qui fut le théâtre de heurts meurtriers entre des habitants et les forces de l’ordre en mai 2019, au lendemain des élections législatives sans opposition. Le 12 novembre dernier, premier jour de la tournée présidentielle, la délégation était attendue par des jeunes manifestants qui tenaient à rappeler les violences subies par cette ville dont est originaire l’ancien président Thomas Boni Yayi auquel a succédé Patrice Talon. Mots choisis par le Président à l’adresse de la population de Tchaourou : « Moi j’ai pardonné, l’Etat a pardonné, la République a pardonné. C’est à vous de pardonner maintenant ». Le pardon, donc. Propos lunaires de la part d’un responsable politique qui n’a diligenté aucune commission d’enquête sur les événements de 2019, et qui n’a manifesté la moindre compassion envers les familles des victimes d’une campagne inédite de répression. Acte de contrition suspect énoncé dans la ville natale de Thomas Boni Yayi qui, lors de ces événements de 2019, fut, sur ordre de Patrice Talon, « assigné à résidence », plus précisément séquestré et isolé pendant près de deux mois dans sa résidence de Cotonou, sous la menace des armes. Un traitement jamais infligé dans ce pays à un ancien dirigeant. « Moi j’ai pardonné, c’est à vous de pardonner maintenant ». Qu’aurait-il donc à pardonner ? Et que faudrait-il lui pardonner ? L’exercice se résume à une mauvaise farce politicienne de la part d’un homme qui s’érige ainsi en ordonnateur exclusif de l’agenda d’une « réconciliation » aux motifs alambiqués.

A quoi ressemblera l’espace politique béninois au cours des prochaines semaines, dans la perspective de la présidentielle d’avril 2021 ? Dans cette néo-dictature où la situation sociale est marquée par une paupérisation galopante, alors même que l’on a assisté depuis quatre ans à une privatisation ahurissante de l’Etat par les tenants du pouvoir, les frustrations accumulées et les colères muettes ou réprimées constituent une sévère hypothèque sur l’avenir. Le rendez-vous électoral d’avril 2021 devrait permettre de vérifier la réponse collective des citoyens béninois aux orientations que l’actuel exécutif a choisi d’imposer à ce pays, avec un mépris affiché pour les expressions populaires.

Francis Laloupo

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