Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

L’ordre islamiste et la faillite onusienne

Les conflits en cours au Mali et en Syrie ont ceci de commun qu’ils consacrent un tournant dans la gestion des crises par l’Organisation des Nations Unies. Face à la complexification des conflits, et aussi, tirant les enseignements des interventions militaires menées ces dernières années à travers la planète, soit directement par ses propres troupes, soit par le biais de « coalitions internationales », l’ONU a subrepticement instauré une méthode inédite de résolution : le protocole de la lenteur.

Autrement dit, différer, aussi longtemps que possible, le recours à une force d’intervention, tout en prenant des initiatives diplomatiques, a minima, afin de ne pas être totalement absente du théâtre des conflits. En somme, l’instable typologie des conflits au Mali et en Syrie, où se mêlent des revendications politiques, identitaires, religieuses et irrédentistes, constituent, aux yeux de l’ONU, un défi jusqu’ici inconnu, auquel l’organisation internationale préfère opposer la réalité de ses limites, voire de son impuissance.

Après l’aventure américaine initiée par Georges W. Bush en Irak – en dépit de l’opposition de l’ONU -, après l’échec de l’expédition internationale en Afghanistan, à laquelle elle a apporté sa caution, après l’intervention en Libye et ses conséquences actuelles au Mali, voici venu le temps du bilan. Il faudra bien se rendre à l’évidence : peu préparée à la gestion de ce type de conflits, confrontée à la réduction de ses moyens financiers, visitée par les doutes accumulés durant ces quinze dernières années, incapable de procéder à une réforme sans cesse annoncée, et toujours différée d’un Conseil de sécurité obsolète, paralysée par des schémas de décision diplomatique inadaptés aux défis sécuritaires actuels… l’ONU en est à renvoyer chaque pays, soutenu par quelques bonnes volontés, à son foyer de conflit. Ainsi, le principe de la responsabilité collective des Etats membres ne cesse de reculer, mécaniquement, pour faire place à une cruelle réalité : le champ des relations internationales est devenu le théâtre de l’attentisme, du faux-semblant et des évitements diplomatiques. Pour autant, faudrait-il, jeter l’anathème sur l’Organisation des Nations Unies ? Assurément, non. Faudrait-il lui retirer toute légitimité à agir au nom des Etats membres, et au nom de la « conscience universelle » ? Trois fois non… Car, après tout, comment nous soustraire de la faillite d’un ordre international que nos Etats ont, peu ou prou, et en notre nom, contribué à construire et instaurer depuis près de sept décennies ? Nous sommes donc tous concernés.

Comment imaginer aujourd’hui, une intervention internationale en Syrie ? Les plus ardents partisans d’une telle action, lors du déclenchement de la crise, en sont aujourd’hui à réviser leur position. Tout compte fait, la Russie et la Chine auront rendu un fier service à l’Organisation des Nations Unies, en opposant systématiquement leur véto à un projet d’intervention. En Syrie, la révolte face à un pouvoir autiste et criminel, a pris les allures d’une révolution, avant de se transmuer en une guerre dont la structure et les acteurs provoquent, à tout le moins, l’embarras des diplomates et des observateurs étrangers. Face à des opposants incapables de constituer un front unique de revendication, ne serait-ce qu’une alliance de circonstance, la diplomatie internationale s’est trouvée incapable d’assumer une stratégie de soutien aux « révolutionnaires », aussi nette que celle adoptée dans le dossier libyen. Face à une guerre, opposant, d’une part, une nébuleuse révolutionnaire au régime de Bachar Al Assad, et d’autre part, ce qui se révèle comme une « guerre totale » entre le chiisme iranien et l’islamisme sunnite, la diplomatie internationale, semble tentée de jeter l’éponge. Devenus majoritaires au sein de l’opposition,soutenus par le Qatar et l’Arabie Saoudite, les Frères musulmans syriens – une galaxie où se côtoient indistinctement des militants politiques acquis au référentiel islamique et des fous de Dieu, véritables psychopathes adeptes du jihad – savent que le pouvoir leur est promis après la chute du régime de Bachar Al Assad. D’où, cette question soumise à l’intelligence de l’ONU : comment organiser la décision politique, voire militaire, face à une « révolution » où se mêlent frénétiquement l’élan insurrectionnel et les délires islamo-jihadistes ? Dans ce contexte, l’option ONUsienne pourrait se réduire à « laisser filer » cette guerre devenue incernable. En somme, laisser les Syriens régler entre eux cette affaire. L’unique capacité d’action dont disposerait alors l’ONU, consisterait à s’atteler, dès maintenant, à créer les conditions de la gestion des conséquences ultérieures de ce conflit. Autre option possible, celle évoquée en privé par les plus cyniques des diplomates occidentaux : l’impossible intervention internationale pourrait être « déléguée » à la Turquie qui, très énervée par le jusqu’au-boutisme du régime syrien, pourrait faire le « job », par procuration, avec l’aimable soutien de l’évanescente « communauté internationale »… Une hypothèse pas si folle… Mais nul ne saurait mesurer aujourd’hui les conséquences d’une telle option.

Quant au dossier malien, impossible pour l’ONU d’appliquer la méthode du « laisser filer ». La Russie et la Chine s’étant associées au vote d’une résolution en vue d’une intervention militaire de la Cédéao et de l’Union africaine, techniquement soutenues par l’Europe et les Etats-Unis, le principe de cette intervention est désormais consigné. Toutefois, une question se pose, eu égard à l’urgence de rétablir l’intégrité territoire d’un pays, et de porter assistance aux populations livrées aux exactions de l’Internationale narco-islamo- jihadiste, ces promoteurs de la charia qui se sont offert un sanctuaire dans le nord du Mali : à quelle échéance pourrait être mis en mouvement cette intervention ? La demande faite à la Cédéao de préciser les contours et les conditions techniques de cette opération, « dans un délai de quarante-cinq jours », de même que l’annonce sans cesse répétée de « l’impossibilité de déployer une telle force avant six mois après le feu vert de l’ONU », laissent songeur, quant à la volonté réelle de stimuler une réponse militaire au drame malien. Le protocole de la lenteur…. Et, en attendant, la sidérante hypothèse d’une « négociation » avec les bandes criminelles ne cesse de gagner du terrain dans nombre d’instances diplomatiques… Ainsi, le médiateur de la Cédéao, le président burkinabè Blaise Compaoré, applique, sans vergogne, cet ahurissant paradoxe, consistant à préférer des « négociations » à « une guerre inutile ». A se demander alors pourquoi l’instance dont il est l’un des éminents représentants, mobilise la communauté des nations, afin de la convaincre de la nécessité d’une guerre pour bouter hors du Mali les terroristes qui ont pris en otage une partie de sa population et de son territoire… Cette contradiction pourrait devenir, le moment venu, l’élément constitutif de l’échec d’une intervention militaire.

L’une des missions régaliennes de l’Organisation des Nations unies était d’assurer la paix entre les Etats et, aussi, résoudre par tous moyens autorisés, les conflits internes entre forces gouvernementales et éléments rebelles, après évaluation du niveau d’intensité des affrontements. Au cœur de cette mission historique de l’ONU, la nécessité de garantir le monopole de la violence légitime reconnu aux Etats souverains. Or, depuis une quinzaine d’années, l’émergence d’une force non étatique, hyperstructurée, aux ramifications internationales et dotée de moyens militaires équivalant à ceux de nombreux Etats, est parvenue à brouiller le schéma traditionnel de la conflictualité internationale. Cette force, qui a surgi aux lendemains de la Guerre froide, niant et défiant l’ordre jusque-là établi de la politique internationale, a dépossédé les Etats du fameux monopole de la violence légitime et de la force structurée. Les attentats contre l’Amérique, le 11 septembre 2001, constituèrent la manifestation la plus spectaculaire et médiatisée de cette « nouvelle force ». Depuis lors, la crise des Etats, que nous n’avons cessé de souligner, ne fut jamais intégrée dans les protocoles diplomatiques de prévention et de résolution des crises. Au lieu de cela, l’on s’est contenté de confier aux seuls intellectuels, chercheurs et universitaires, l’analyse des nouvelles formes de violences et de conflits, sans que jamais l’ONU ne construise une architecture de riposte adaptée à cette menace d’un nouveau genre.

Il est encore grand temps pour l’ONU d’établir, lucidement, et sans contournement, un constat d’impuissance et d’inadaptation de ses moyens – diplomatiques et militaires – face à la logique d’affrontement initiée et déployée par cette force, l’Internationale islamo-narco-jihadiste, qui se dresse contre les nations reconnues comme telles. Combattants talibans, Al Qaïda, Al Qaïda au Mahreb islamique, Mujao, Ansar Eddine, Boko Haram, Al Shabab etc… Au Mali, en Syrie, ailleurs dans le Sahel, en Afghanistan, et peut-être demain au Nigéria ou en Europe, l’objectif de cette puissance armée émergente est d’imposer, par avancées méthodiques, sa loi, illisible mais qu’elle estime « non négociable », aux nations constituées. La destruction de l’ordre dont l’ONU demeure, pour l’heure, la gardienne et la garante, constitue l’ultime étape d’un monstrueux projet de conquête.

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