Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Mali : Agenda critique franco-africain

Face à la crise multidimensionnelle à laquelle se trouve confronté le Mali, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a opté pour un protocole de résolution en deux temps : d’abord, la restauration de l’ordre constitutionnel, puis, la mise en œuvre des moyens, y compris militaires, pour le rétablissement de l’intégrité territoriale du pays. Pour contraindre la junte qui s’est emparé du pouvoir le 4 mars dernier à le rendre à un exécutif civil intérimaire chargé de la gestion d’une période de transition conduite par le Président du Parlement, Diouncounda Traoré, la Cedeao aura imposé un embargo dont les effets furent immédiatement et durement ressentis par les habitants de ce pays enclavé, essentiellement dépendant de ses voisins, en ce qui concerne l’importation et l’exportation des biens de première nécessité. Un embargo que certains acteurs politiques maliens ont qualifié de « criminel ». N’empêche, moins de 72 heures après l’entrée en vigueur de l’embargo, la junte a accepté de se soumettre à la signature d’un accord-cadre, mettant fin à son aventure. Dans la foulée, le 8 avril, la démission du président Amadou Toumani Touré, défait par le coup d’Etat, confirmait, selon les principes constitutionnels, la vacance du pouvoir, et conséquemment, le début d’une période de transition qui devrait déboucher, sous quarante jours, à la tenue de nouvelle élections.

L’affaire se complique, dès lors que la résolution de cette crise politique, orchestrée par la Cedeao, se heurte à ce doute monumental : comment envisager le respect d’un processus de transition, assorti d’un agenda électoral, dans un pays aujourd’hui divisé entre le Sud hébergeant le pouvoir central, et le Nord dont « l’indépendance » a été proclamée par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) ? Maître d’œuvre de ce protocole de résolution de crise, la Cedeao devrait donc, selon le chronogramme annoncé, mettre en mouvement les moyens permettant de résoudre le deuxième volet de cette crise : la restauration de l’intégrité territoriale. L’enjeu est de taille. A travers cette crise malienne, l’organisation sous-régionale, qui dispose des instruments et de l’influence nécessaires pour résoudre les crises politiques, devra aussi démontrer sa capacité à faire face au défi sécuritaire dans cette région. Si l’on retient la solution militaire, la question est de savoir si la force de la Cedeao détient les moyens et la logistique appropriés pour affronter les acteurs d’une forme de violence – le terrorisme transnational – vis-à-vis de laquelle les Etats n’ont, jusqu’à présent, pas encore inventé la réponse idoine.

Pour mettre en place une riposte militaire, les responsables de la Cedeao comptent notamment sur l’assistance de la France et, accessoirement, des Etats-Unis. Cependant, alors que le temps de la guerre s’accélère dans le Nord du Mali, le temps du politique semble piétiner. Les chefs d’état-major de la force de la Cedeao doivent composer avec les tergiversations des dirigeants de la sous-région, quant à la mise en œuvre d’une solution militaire. Un retard dans la décision qui pourrait entraîner un dangereux pourrissement de la situation sur le terrain. A cela s’ajoute la position politique adoptée par la France, partenaire stratégique potentiel de la Cedeao pour une résolution militaire de la crise. En effet, Paris estime, par la voix d’Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, que « la solution à la crise ne peut être militaire ». Pour le Quai d’Orsay, qui considère le MNLA comme « un interlocuteur », il importe avant tout de « répondre enfin aux attentes, aux demandes, aux besoins de la population touareg du Nord du Mali. Cela doit se faire premièrement, dans le cadre du respect de l’unité et de l’intégrité territoriale du Mali, et deuxièmement par la voie du dialogue et de la négociation. » Autant dire qu’il faut entériner, avant toute initiative politique ou militaire, l’action armée du MNLA, dirigée contre un pouvoir central, ayant eu pour objectif la captation d’une partie du territoire d’un pays souverain, et en proclamer « l’indépendance », à la manière d’une farce de mauvais goût. Il faut s’étonner que Paris ne condamne pas, sans réserve, et pour l’essentiel, ce hold-up perpétré contre le territoire malien, et qui relève d’un délit majeur, eu égard aux règles et conventions internationales.

La position de Paris est d’autant plus étrange qu’elle semble ne pas faire cas du chaos consécutif à la «conquête» du Nord-Mali par le MNLA et ses alliés. Une conquête sur fond de pillages, de viols, d’enlèvements de diplomates algériens, et aussi de rivalités entre ceux qui semblaient, jusqu’à la prise de Tombouctou, partager le même objectif. Même le MNLA, fer de lance de cette « libération de l’Azawad », se trouve débordé par son allié, le groupe Ansar Dine. Les alliés du MNLA déterminent désormais leur propre territoire dans cette région du Mali, et se démarquent du seul objectif « d’indépendance », en projetant notamment d’instaurer la charia dans l’ensemble du Mali. Le week-end dernier, à la suite de l’un des chefs identifiés d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI), des membres de la secte islamiste nigériane Boko Haram ont rendu une visite de courtoisie à leurs « frères » dans le Nord du Mali, qui prend décidément les allures d’un méga-meeting de « combattants d’Allah ». La guerre dans cette région a ouvert les portes des grandes villes du Nord-Mali aux nouveaux seigneurs de la violence terroriste, qui ont trouvé, dans ce conflit, l’opportunité d’une extension de la zone de non-droit nichée dans le Sahel, dans laquelle ils prospéraient depuis le début de ce siècle. Comme en réponse à ceux qu’ils considèrent comme acquis à leur cause en France, le MNLA promet de lutter contre AQMI, et, éventuellement, de libérer les otages français détenus par cette organisation terroriste aux dimensions transrégionales. Problème : l’on sait que l’aventure militaire du MNLA a, de manière directe ou indirecte, bénéficié du soutien de groupes islamistes alliés à AQMI. Pour compliquer le tout, l’on a vu surgir sous les cieux de Tombouctou, au début de cette semaine, un nouveau mouvement armé, le Front national de libération de l’Azawad (FLNA), composé d’Arabes touaregs maliens. Décidés à occuper le vide laissé par l’armée nationale mise en déroute par le MNLA et ses alliés, le FLNA annonce le début de la « résistance contre les occupants »… Le MNLA, cinq jours seulement après sa proclamation de « l’indépendance de l’Azawad », peut déjà compter avec une opposition locale et armée, dressée contre sa cause…

A la France qui prône la « négociation », une question : quel type de dialogue peut-on engager dans ce chaos ? Et avec qui dialoguer, à présent que le Nord-Mali se trouve sous l’empire de groupes armés aux motifs variés, voire antagoniques ? Dans une lettre, Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali et essayiste, dénonce la « recolonisation du Mali ». Selon elle, « la France espère obtenir de la future République de l’Azawad ce que le Président malien Amadou Toumani Touré n’a pas su ou voulu lui accorder : la base de Tessalit hautement stratégique au plan économique et militaire, de la fermeté dans la lutte contre l’émigration clandestine et Al Qaeda au Maghreb (AQMI)… » Voire… En tout cas, il est à craindre que Paris s’englue, une fois de plus, dans une périlleuse appréciation d’une situation de crise dans cette région. La crise malienne dépasse, par les ingrédients qui la composent, le seul territoire de ce pays. Une telle menace ne souffre pas les billevesées diplomatiques, les calculs souterrains et le double langage. Plus que jamais, les opinions africaines attendent des instances africaines – Cedeao et Union africaine – la démonstration de leur souveraine détermination à l’égard de ce dossier qui constitue un véritable défi au destin collectif des habitants de cette région.
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