Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Le régime Ben Ali ou la nudité de la tortue

A la fin des années 70, une chanson congolaise déclinait, jubilatoire, la « nudité de la tortue ». Tant que la tortue porte sa carapace, la vie poursuit son cours, impassible. Mais attention à ne pas la lui ôter, car, concluait la chanson, « vraiment, elle n’est pas belle à voir, la nudité de la tortue ». Depuis le week-end dernier, des Tunisiens, désespérés, informés de l’assouplissement des contrôles de la police d’émigration, ont choisi l’exode vers l’Europe. Dans des embarcations de fortunes, ils ont bravé les flots de la Méditerranée pour tenter d’atteindre les rives de l’Italie, en attendant, pour certains, de pouvoir se rendre en France. Des dizaines parmi eux ont péri pendant la traversée de la Méditerranée. Scènes de désespérance que l’on croyait jusqu’ici réservées aux jeunes Sénégalais, Maliens, ou encore aux Sri-lankais partis de chez eux, bravant mille périls, convaincus que l’enfer s’arrête aux portes de l’Europe…

 

Au moment où l’Europe s’affole de l’afflux des Tunisiens sur son sol, des employés de la société française de grande distribution Carrefour manifestent à Tunis pour réclamer des salaires décents. Il faut dire que le salaire mensuel de ces employés de Carrefour s’élève à 150 euros…

Pendant des années, et encore après la chute de Ben Ali, l’on nous a vanté la prospérité tunisienne, les prouesses économiques du régime Ben Ali qui avait, selon la propagande relayée par les divers « amis » de la Tunisie, fait émerger une classe moyenne, enrayé la pauvreté et offert à tous les Tunisiens un confort envié partout ailleurs en Afrique… On disait même que peu de Tunisiens aspiraient à l’émigration, tant ils disposaient dans leur pays d’un espace de grâce confinant à la béatitude… Le meilleur des mondes sous Ben Ali… Un tel bilan, disait-on alors, autorisait toutes les indulgences, tous les silences envers une dictature qui avait, tout de même, érigé la torture, le pouvoir absolu et clanique ainsi que la corruption en système de gouvernement…

Ben Ali parti, le masque tombe. La tortue est nue. Des milliers de Tunisiens se ruent vers l’Europe, avec le même mélange de détresse et de détermination que les jeunes Sénégalais qui prennent la mer en clamant « Barça, sinon la mort ! »… Ce sont eux qui révèlent le vrai visage de ce régime, qui fut aussi banalement toxique que toutes les autocraties qui assurent les faveurs pour quelques-uns, tout en enfermant les autres dans les geôles invisibles de l’indigence. Face à l’afflux des migrants tunisiens, l’Italie a décidé d’une aide d’urgence de 5 millions d’euros en faveur de la Tunisie, tout en prévoyant une ligne de crédit de 100 millions destinée à aider ce pays à faire face à la demande sociale. Pour sa part, l’Union Européenne, prise de court, débloque 17 millions d’euros « pour aider le gouvernement tunisien», en promettant à ce dernier une autre enveloppe de 258 millions d’euros d’ici à 2013.

Les révolutions, en Tunisie, en Égypte, et peut-être demain ailleurs, ne se limiteront pas à une demande formelle de « démocratie ». Elles exigeront aussi de changer la vie, pour davantage de justice et de mieux-être pour tous… Ce changement-là a un coût. Et tous les États qui ont choisi, durant des années, de composer avec les régimes de la honte, devront, eux aussi, payer le prix de leur silence et de leur complicité. Ces États ayant misé sur l’éternité de ces régimes, se sont rendus coupables, des décennies durant, de non assistance à peuples en danger… Aujourd’hui, autant pour leur propre sécurité qu’au nom de la solidarité ordinaire, ils devront inscrire dans leur comptabilité le prix de cette politique. Il y a peu encore, l’on vantait en France et aussi dans les instances européennes, une prétendue « communauté de destin » entre cette Europe et « les pays du pourtour méditerranéen ». L’on proposait même, au mépris de la géographie, l’adhésion de certains pays du Maghreb à l’Europe. Après les révolutions tunisienne et égyptienne, ces envolées ont soudain disparu. Et les migrants tunisiens en quête d’Europe sont priés de rester chez eux. Nous vivons une époque formidable !

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Une réponse à “Le régime Ben Ali ou la nudité de la tortue

  1. simon elharrar 10 mars 2011 à 22 h 39 min

    rien à ajouer, rien à enlever
    « tout est bon chez elle, y a rien à jeter » (brassens »
    l’occident est pitre …

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