Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Gabon : L’insondable contentieux

Au moment où nous publions ces lignes, le contentieux consécutif à l’élection présidentielle du 27 août 2016 demeure entier. Les regards sont tournés vers la Cour constitutionnelle qui devra, dans les prochains jours, trancher à la fois sur le recours introduit par l’opposant Jean Ping, et un « contre-recours » initié par le président sortant, Ali Bongo. Un contentieux post-électoral de plus, diront certains. A ceci près que l’opération « sauvetage » perpétrée in extremis pour donner une « victoire » des plus étriquées au président sortant n’a pas échappé au grand public qui devient de nos jours, grâce notamment aux nouvelles technologies de l’information, un acteur en temps réel de l’Histoire immédiate.

Une seule question donc, au cœur de cet imbroglio gabonais : peut-on proclamer victorieux Ali Bongo avec une avance de quelque 6 000 voix, obtenues par la magie d’un « ajustement électoral » opéré dans la province du Haut-Ogooué, présenté comme un « fief » quasi familial des Bongo ? La chose est d’autant plus improbable que les preuves n’ont cessé de s’accumuler au sujet de ce fric-frac où la maladresse le dispute à la caricature. En réponse à ce qui s’apparente à un flagrant délit, le pouvoir manifestement fragilisé, accuse à son tour son opposant Jean Ping de fraude, voire de complot contre la sûreté nationale. Accusations réciproques de fraude, recours contentieux en cascade, impossible médiation, passage en force risqué pour le pouvoir… Le contentieux post-électoral gabonais offre un cas de figure inédit dans cette région d’Afrique centrale où les braquages électoraux par les régimes en place relèvent pourtant d’une véritable culture politique.

La situation actuelle présente de fortes différences avec celle connue en août 2009 au lendemain de la présidentielle qui s’était soldée par la « victoire » contestée d’Ali Bongo. Son opposant d’alors, André Mba Mbame, considéré comme le véritable vainqueur de cette élection, avait dû se résoudre à ruminer son amertume, avant de sombrer dans la maladie qui le fera passer de vie à trépas en avril 2015. La configuration conflictuelle actuelle apparaît bien plus ardue pour le pouvoir confronté aussi bien à un sentiment de rejet exprimé par une majorité de la population, qu’à une coalition de « grands barons » dissidents du Parti démocratique gabonais (PDG), cette formation qui, après cinq décennies de règne, semble engagée dans un irréversible processus d’usure. Aussi, ceux qui aujourd’hui se sont associés à Jean Ping pour combattre le système qu’ils servaient naguère, en sont devenus, par une imparable logique, les plus redoutables opposants. Ainsi donc, le conflit dépasse le seul cadre d’un contentieux électoral pour se porter vers un autre objectif : l’inexorable affaiblissement d’un parti dominant dont le principal responsable, Ali Bongo, a montré les limites de son autorité au cours des sept années de son mandat.

Le président sortant aura fait campagne sur le thème de « l’égalité des chances », tout en insistant sur la « lutte contre les privilèges » auxquels demeurent attachés, selon lui, les barons de l’ancien régime – celui de son défunt père – devenus ses principaux adversaires. Toutefois, à l’issue des élections, c’est le même président sortant qui, pour conserver ses propres privilèges, se déclare élu, quitte à affronter la colère de la population, et celle de ses adversaires dénonçant le fameux ajustement électoral du Haut-Ogooué, cette forme rocambolesque de manipulation de résultats qui inscrit désormais le Gabon dans le cercle des pays producteurs de contentieux électoraux originaux. Car l’initiative de cet ajustement électoral mériterait d’être versée dans les annales des sciences politiques. Une invention qui complète la liste des diverses manœuvres initiées par les régimes réfractaires à l’alternance démocratique. Après l’inversion ou le réaménagement opportuniste des résultats électoraux dans un certain nombre de pays, après le « glissement du calendrier électoral » ou le « dépassement technique » (à savoir la prolongation du délai d’un mandat présidentiel, en dépit du terme prescrit par la Constitution) que l’on doit à la République démocratique du Congo, voici donc venu le temps de l’ajustement électoral… Si tous les régimes concernés mettaient autant d’imagination et d’inventivité à produire les conditions du développement de leur pays, le continent africain serait parmi les plus prospères de la planète.

Avant comme après la présidentielle du 27 août dernier au Gabon, cette question, têtue, s’est invitée au centre des conversations : pourrait-on parler d’alternance quand l’on sait que les deux rivaux en lice – Bongo et Ping – sont issus du même système ? La réponse est oui, dès lors que l’on prend en compte les données élémentaires d’une compétition électorale, et la perspective d’un probable changement d’équipe aux commandes de l’Etat. Et ce, malgré le fait que l’accession de Ping au pouvoir ne comporterait aucune charge révolutionnaire. Car une respiration démocratique, même relative, marquerait un tournant dans l’histoire de ce pays, permettant, par le biais d’une transition, de réactiver le moteur d’un processus de démocratisation passablement contrarié. Par conséquent, si la victoire de Jean Ping était avérée mais non proclamée, le peuple gabonais aura été privé d’une rare occasion, une opportunité historique : celle de réussir une alternance apaisée, dans cette région d’Afrique centrale affublée de la sombre réputation d’une inflexible réfraction à la respiration démocratique.

Au regard des facteurs constitutifs du conflit en cours, quel pourrait être le verdict de la Cour constitutionnelle ? Proclamer victorieux Ali Bongo en dépit du flagrant tripatouillage du Haut-Ogooué, au risque de voir basculer le pays dans une crise durable, et de faire d’un nouveau mandat d’Ali Bongo le plus indécent de l’histoire du Gabon ? Proclamer la victoire de Jean Ping en invalidant les résultats présentés de la province instrumentalisée ? Quelle serait, dans ce cas, la réaction d’un pouvoir peu enclin à souscrire aux mécanismes de l’alternance, et qui a organisé des élections sans avoir jamais pris en compte l’hypothèse de la défaite ? Quand l’on sait l’inféodation organique et traditionnelle de cette Cour constitutionnelle au pouvoir, la proclamation d’une victoire de Jean Ping relèverait d’une révolution politique et culturelle. Aussi pourrait-on imaginer une porte de sortie à la Cour constitutionnelle sous haute surveillance de l’opinion : énoncer son incompétence à résoudre l’imbroglio, ou prononcer l’invalidation du scrutin. Un jugement de Salomon, en somme. Mais rien ne garantit pour l’heure la possible soumission des parties en conflit à une telle conclusion.

Francis Laloupo

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7 réponses à “Gabon : L’insondable contentieux

  1. AGBESSI Célestin-Alexis 12 septembre 2016 à 9 h 22 min

    Excellent article. Bonne conclusion.
    Noter deux choses: la pression internationale de plus en plus forte, l’envie des populations de passer à autre chose (croissance économique, protection sociale, travail) et la démocratie garant de la souveraineté du peuple. Mais comme vous le dites, revoter n’est pas aisée.

  2. Sébastien Nzuzi 12 septembre 2016 à 13 h 16 min

    Magnifique, brillant. Bravo M. Laloupo. Bravo pour la pertinence de vos analyses sur cette crise post-électorale au Gabon.

  3. Karanta 12 septembre 2016 à 19 h 57 min

    Déclarer l’incompétence de la cour constitutionnelle mettra le feu au pays. L’invalidation du scrutin donnerait la victoire au camp sortant. Bongo ne se laissera pas avoir deux fois !

  4. Bilimba 12 septembre 2016 à 21 h 29 min

    Présentation assez objective de la situation politique gabonaise depuis la tenue du scrutin, le 27 août dernier. Les perspectives sur lesquelles l’article se referme mettent en lumière les incertitudes qui entourent les jours et semaines à venir en République gabonaise. On est vraiment loin des prises de position de Calixthe Beyala.

  5. hgm 13 septembre 2016 à 13 h 49 min

    Merci pour l’intelligence de l’analyse très objective de cette malheureuse situation. Chapeau !!!

  6. Richard zang nezoune 13 septembre 2016 à 15 h 37 min

    Excellent comme d’habitude

  7. Arnold EDZO 16 septembre 2016 à 23 h 27 min

    Excellente analyse de la situation post électorale au Gabon M. Lalupo. Merci beaucoup pour votre clairvoyance et votre objectivité.

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