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Le blog de Francis Laloupo

Burundi : Le monstre d’Arusha

8f512602ec4e23fca927b0de8212642eb5aa7c96 (1)Le 28 août 2000 était signé en Tanzanie « l’Accord pour la paix et la réconciliation au Burundi ». L’adoption de ce texte mettait officiellement fin à la longue guerre civile qui avait déchiré ce pays. Nous étions alors quelques-uns à nous montrer sceptiques vis-à-vis de ce protocole de résolution de conflit qui instituait un partage du pouvoir par les belligérants qui, pour la plupart, n’avaient que pour seule expertise la pratique de la guerre. En initiant ce qu’on désignera comme « les Accords d’Arusha », la communauté des médiateurs internationaux qui s’étaient portés au chevet du Burundi s’étaient ralliés au principe d’une hasardeuse « réalité ». Celle qui combinait les données ethniques et le résultat des rapports de force issus de la guerre civile. N’ayant pour seuls interlocuteurs et personnels politiques disponibles que des chefs de guerre, la communauté internationale avait choisi, dans une manière de précipitation, de devenir l’arbitre et l’auteur d’une architecture politique qui allait constituer les fondements d’un Burundi réconcilié, normalisé, voire « démocratique ». Mus autant par leur bonne volonté que par l’impatiente détermination à « normaliser » ce pays, obsédés par l’urgence du résultat, les médiateurs ayant initié les Accords d’Arusha avaient fait un pari sur l’avenir. Un pari risqué.
Inspirée des Accords d’Arusha, la nouvelle Constitution burundaise prescrira, en matière électorale, une limitation des mandats à deux quinquennats consécutifs issus du suffrage universel. Faute de pouvoir organiser des élections sur l’ensemble du territoire dans un pays encore abîmé par la guerre, les médiateurs internationaux avalisèrent en 2005, une élection présidentielle au suffrage indirect. Une première présidentielle post-conflit remportée par Pierre Nkurunziza. Au terme du processus de reconstruction d’un espace politique ordinaire, la conduite de la destinée du pays sera donc confiée à un ex-chef de guerre. La question, sans cesse éludée, était alors de savoir si l’expérience et la culture de cet homme qui n’a jamais fait montre d’une quelconque capacité à diriger un Etat, étaient solubles dans la gestion ordinaire des affaires publiques. Les initiateurs des Accords d’Arusha avaient choisi de s’en remettre au bon sens et à la bonne volonté des protagonistes, estimant implicitement que ce premier mandat, en dépit des circonstances exceptionnelles, s’inscrivait pleinement dans le cadre des prescriptions de la Constitution. C’était sans compter avec la culture de guerre d’un pouvoir qui ne conçoit pas de céder à d’autres le territoire qu’il a conquis. En 2010, Pierre Nkurunziza remporta une deuxième élection, en l’absence d’une opposition laminée et quasiment renvoyée dans la clandestinité…

Aujourd’hui, après deux mandats – le maximum autorisé par la Constitution -, Pierre Nkurunziza et ses affidés estiment donc que le premier n’était qu’un round d’échauffement. Il faut le dire sans détour : l’interprétation de la Constitution par le pouvoir burundais pour justifier un troisième mandat du président Nkurunziza relève de la pure roublardise mâtinée d’un incommensurable culot. Une tentative de passage en force qui s’assimile à un coup d’Etat constitutionnel. L’affaire était préméditée. Le pouvoir avait prévu le mouvement de contestation, préparant à cet égard, sa riposte. En somme, Pierre Nkurunziza avait méticuleusement construit un schéma conflictuel qui allait le conduire à mener la guerre à la frange de la population opposée à son projet. Un tel pouvoir est organiquement dangereux. Mais devrait-on s’étonner de voir un ancien maquisard, transmué en pasteur évangéliste, renouer avec son expertise initiale, à savoir le jeu de la guerre, y compris contre son peuple ?

Les Accords d’Arusha, au demeurant fort respectables, auront produit un monstre. Un monstre qui s’est révélé comme tel au fil des années, dans un pays présenté comme une « démocratie », mais où se sont accumulés depuis dix ans tous les facteurs du drame qui se déroule aujourd’hui aux yeux du monde. La question, occultée depuis dix ans, s’impose aujourd’hui au cœur de l’actualité : est-il indiqué de confier la direction d’un pays à des chefs de guerre, au nom d’une impatiente restauration de la paix ? Cette méthode de résolution de conflits ne porte-t-elle pas en germe, fatalement, d’autres futures crises qui résistent, bien plus que les précédentes, aux instruments de résolution et de médiation ?

S’il a fallu faire face aux nouvelles formes de conflits qui ont surgi depuis un quart de siècle sous les cieux africains, il eut été souhaitable de produire, également, des outils permettant d’évaluer la pertinence des systèmes de résolution, à l’aune des situations qui en ont résulté. Pour produire des outils de médiation adaptés, il faut s’extraire des certitudes établies, reconnaître les failles des systèmes de résolution en vigueur et procéder à un aggiornamento des protocoles de médiation régulièrement mis à rude épreuve par la funeste capacité des fauteurs de conflits à produire leurs propres mécanismes de ripostes. A l’heure où la question des modifications constitutionnelles est devenue la source de nombreux conflits à travers le continent, il serait urgent de réviser et repenser les mécanismes de résolution durable des conflits. Notamment, en se penchant en amont, sur leurs racines profondes. Parmi ces causes invisibles, la conception du pouvoir et de la gestion de l’espace national par certains dirigeants africains. En effet, parmi d’autres facteurs, c’est ce rapport particulier à l’exercice du pouvoir qui, depuis la mise en mouvement des processus de démocratisation, produit et alimente la dynamique des crises et conflits qui agitent nombre de pays du continent.
Francis Laloupo

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Une réponse à “Burundi : Le monstre d’Arusha

  1. Nkundabashaka Augustin 20 mai 2015 à 11 h 39 min

    Le Burundi, à l’instar de beaucoup d’autres pays africains, n’a pas un monstre mais des monstres et ceux qui les alimentent… notamment les médias de la haine et tous ceux qui propagent des rumeurs, des mensonges et autres instigateurs de la violence. Prière à votre tour de sortir du lot et être au service de la vérité car l’Afrique en a tellement besoin, l’Afrique a besoin d’hommes et de femmes qui se décident à faire « peau neuve », qu’appelait déjà Franz FANON de tous ses voeux.

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