Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Notes de rentrée – Par Francis Laloupo

L’Union africaine et le syndrome du Titanic. L’affaire se murmure, et c’est à voix basse que les commentaires sont distillés, partagés, parfois refoulés. Jusqu’ici, depuis l’élection en 2012 de Madame Nkosazana Dlamini-Zuma à la présidence de la Commission de l’UA, nul n’a encore osé, au sein de l’institution, dénoncer publiquement le lent glissement de la Maison de l’Afrique  vers le néant. Pourtant, l’inquiétude est palpable dans les couloirs du siège de l’UA à Addis Abeba, et aussi chez les responsables politiques de divers pays membres effarés par cette « non-présidence ». Même les autorités sud-africaines se font discrètes, à propos de cette présidence, après avoir organisé des années durant, au profit de leur compatriote, la conquête de ce poste symbolisant, à leurs yeux, le leadership sud-africain sur le continent. Et après ? Rien. Après s’être entourée, à la manière d’une administration parallèle, d’une garde rapprochée de fonctionnaires sud-africains, Nkosazana Dlamini-Zuma est devenue la présidente la plus invisible et la plus détachée des dossiers que la Maison de l’Afrique ait jamais connue…

Abonnée aux discours prétendument anti-impérialistes d’un autre âge et qui n’engagent que ceux qui les écoutent, plus soucieuse des « honneurs dus son rang » qu’aux résultats de sa mission, artiste sans éclat de l’affichage et de la représentation lors les rencontres internationales, la nouvelle présidente de la Commission de l’UA est parvenue, en l’espace de deux ans, à réduire cette fonction à une étourdissante démonstration du vide et de l’abstraction. Pire que rien, cette présidence se révèle comme l’absence de toute chose. Nkosazana Dlamini-Zuma est-elle dépassée ? Incompétente ? Fantasque ? Les qualificatifs fusent, se multiplient, s’entrechoquent. Et l’inquiétude enfle au siège de l’Union. On est bien loin des critiques porteuses d’une salutaire dynamique traditionnellement adressées à l’UA. Aujourd’hui, c’est au sein même de l’organisation panafricaine que l’on s’interroge sur sa raison d’être et son avenir. A mesure que se déroule l’étrange mandat de Nkosazana Dlamini-Zuma, le syndrome du Titanic s’empare des membres et des fonctionnaires de l’UA. Juchée sur le pont avant du vaisseau, la présidente adoubée par l’Afrique du Sud continue de diriger ce qui reste de l’orchestre. Jusqu’à quand ?

La diagonale poutiniste en Ukraine. Ca y est, Vladimir Poutine a franchi le Rubicon en évoquant, fin août, l’idée de la création d’un Etat indépendant russophone à l’Est de l’Ukraine. Au cœur de son argumentation, cette référence constance aux liens culturels et linguistiques entre les habitants de cette région et sa Russie. Autrement dit, les parentés culturelles existant entre des communautés appartenant à deux entités étatiques différentes pourraient désormais justifier des entreprises d’annexion ou remettre en cause des frontières existantes. A ce train, on pourrait donc redessiner l’ensemble de la carte du monde. En tout cas, face aux pressions peu dissuasives des Occidentaux, Vladimir Poutine continue d’imposer le bon droit de la Russie. Résultat : la guerre s’est bien invitée au cœur même de l’Europe. Le président russe, tirant profit de l’impuissance des Occidentaux – de l’Union européenne en particulier – qui n’ont plus les moyens militaires et politiques de gérer la paix et la guerre sur la planète en fonction de leur seul agenda, confirme, au fil de ses discours, que la situation en Ukraine pourrait signifier pour son pays, un rendez-vous, un de plus, des comptes non encore soldés de la guerre froide. Au bout des canons des séparatistes ukrainiens soutenus et armés par la Russie, le persistant chagrin de la défunte Union soviétique. Dans le bras-de-fer qui oppose la Russie de Poutine aux Occidentaux anathématisés, le président russe sait pouvoir compter sur son opinion publique, et aussi sur une partie de l’opinion en Europe qui salue les « valeurs » prônées par le maître du Kremlin. Il est intéressant de noter, à cet égard, qu’en France notamment, c’est au sein des mouvements d’extrême droite que l’on retrouve les plus fervents soutiens de Poutine et de ses « valeurs sociétales ». On vit une époque formidable…

La Libye de tous les cauchemars. La plupart de mes contacts en Libye interrogés à propos de l’implosion de leur pays affichent un calme surprenant. Tripoli est pourtant devenu une ville fantôme où toute activité ordinaire est rendue impossible du fait de ce qu’il faut bien appeler une guerre civile. Pour avoir pensé, un temps, qu’en associant des milices à la gestion de l’espace publique, l’on parviendrait, à terme, à les « pacifier », les autorités chargées de reconstruire l’Etat en sont aujourd’hui à constater le démantèlement de leur pays livré aux bandes criminelles, aux adeptes de la gâchette doctrinaire, aux psychopathes du jihad et autres tacticiens de la terre brûlée… La Libye n’existe plus que de nom. Sans Etat acté et sans continuité territoriale valide. Mes amis libyens demeurent convaincus de l’absence du pire. Placides, ils regardent de leurs fenêtres des hommes tomber sous les balles. Une guerre aux causes insondables.

Enigmes centrafricaines. On le sait, tous les protocoles en cours destinés à résoudre la crise centrafricaine ne produiront pas les résultats escomptés, sans l’implication forte et efficiente des acteurs centrafricains dans les schémas de sortie de crise. En somme, est-il seulement possible de résoudre un conflit, sans prendre en compte la détermination des premiers concernés ? Quelles sont, à ce jour, les actions posées par la classe politique centrafricaine pour indiquer aux différents médiateurs extérieurs, leur propre capacité à reprendre en mains leur destin national ? Quelles initiatives endogènes pour s’extraire du long tunnel des conflits ? Cette crise agit par énigmes… Ainsi, après avoir interrogé le politique, le social et l’économie, l’on en vient à se poser la question cruciale, douloureuse, aussi essentielle qu’inévitable : au-delà de la tragédie politico-militaire, et si l’on assistait aux manifestations extrêmes d’une crise identitaire ? Car, après tout, qu’est l’homme centrafricain ? L’être collectif centrafricain, affublé d’une soudaine citoyenneté à l’heure des indépendance, est-il parvenu à s’enraciner dans un récit national toujours volatile ? Pas tout à fait libéré du traumatisme colonial, ravagé par le chagrin d’une décolonisation dont les ressorts ont, à l’origine, échappé à son initiative, l’homme centrafricain demeure enfermé dans le double réflexe de la fascination et d’un besoin d’affirmation identitaire à l’égard de l’ex colonisateur – la France -, ce « fantôme intouchable et invincible »*. L’être collectif centrafricain, incarné par les acteurs politiques locaux, se débat depuis cinq décennies dans une zone grise sans cesse hantée par le souvenir d’un passé précolonial jamais consigné dans la mémoire collective, et moins encore dans les manuels scolaires. Cet irrémédiable chagrin constitue la violence initiale que l’homme centrafricain s’inflige depuis son « indépendance ». Incapable de se tourner vers un passé évanescent, il s’en remet, par l’intermédiaire de ses responsables politiques, à l’ex puissance coloniale, sans cesse interrogée, constamment sollicitée, considérée comme le repère matriciel des ses tourments, et la source de toutes les solutions… Parfois – c’est le cas à l’heure actuelle – l’initiative de l’ex-colonisateur envers la Centrafrique se trouve relayée par des dirigeants africains agissant comme des forces tutélaires, en lieu et place des acteurs centrafricains. Incapable d’assembler les pièces éparses mais obsédantes d’une mémoire nationale jamais fixée, l’homme centrafricain a, à chaque instant de son histoire post-coloniale, frôlé le chaos, l’évitant à la manière d’une ivresse maîtrisée. Faut-il alors convoquer la psychanalyse pour comprendre les ressorts du drame centrafricain ? Voire… Aux Centrafricains eux-mêmes d’interroger les profondeurs de l’être collectif pour trouver enfin les moyens de s’extraire du labyrinthe de leur solitude.

Le désordre jihado-terroriste. La guerre froide est bien terminée… Les Américains et leurs alliés occidentaux qui annonçaient unilatéralement, et avec un bel optimisme, un nouvel « ordre mondial » au début des années 90, sont bien contraints à réviser leurs ordonnances. Rien ne s’est produit conformément à leurs prévisions. Entre crises économiques et krachs boursiers, entre la montée en puissance des pays dits émergents et la redéfinition des termes des échanges commerciaux, difficile de savoir aujourd’hui où se trouve précisément le centre des décisions. Les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis furent l’illustration de la crise des Etats qui se décline à maints endroits à travers la planète, remettant dangereusement en cause le droit des Etats à détenir le monopole légitime de la violence. Le recul de l’autorité de l’Onu, la crise des frontières et la sournoise irruption de nouveaux paradigmes dans la gestion des conflits… tout cela a instauré un « ordre mondial » bien loin des schémas antérieurs. En réalité, l’état actuel du monde s’apparente à un désordre systémique durable, un espace au sein duquel cohabitent, en parallèles, différents « systèmes » aux règles incompatibles et indéchiffrables. Ainsi, dans ce nouvel espace du désordre international, certains mouvements constitués, non étatiques, imposent leur bon droit, y compris par la violence extrême et l’anéantissement de tout ce qui précédait leur existence. Ces mouvements dits « terroristes » sont parvenus aujourd’hui à imposer leur agenda au cœur de la conflictualité internationale. Au point d’entraîner les grandes puissances vers la constitution d’une « coalition mondiale » en vue d’une confrontation globale contre ces groupes armés, et singulièrement ceux qui se réclament de l’islamisme radical.

L’événement de l’été 2014 aura été l’instauration, par l’organisation dénommée Etat islamique, d’un califat à cheval entre l’Irak et la Syrie. Concurrent exalté d’Al Qaida, l’Etat islamique peut désormais compter sur tous les mouvements jihadistes qui lui ont fait allégeance, notamment au Mali et en Libye… Au Nigeria, Boko Haram proclame des califats et rêve de transformer le Nigeria entier en un sanctuaire islamiste. Pour répliquer aux « succès » de l’Etat islamique, Al Qaida a annoncé la création d’une vaste « succursale » en Asie, après s’être assuré de la fidélité des Shebabs somaliens à sa cause… Au compte de tous ces groupes associés par le même agenda d’un néofascisme « purificateur », des dizaines de milliers de morts, un interminable et lugubre festival de mutilations, de viols, de pillages et autres exactions insensées commis aux quatre coins de la planète… Difficile d’ignorer désormais l’impact de cette Internationale du crime sur notre quotidien. Après avoir joué aux apprentis sorciers avec certains de ces mouvements, les Etats-Unis en sont aujourd’hui à reconnaître la grande difficulté à les éradiquer. Toutefois, plutôt que de se pencher sur les sources du phénomène et ses aboutissants, l’urgence désormais est de favoriser la mise en œuvre d’une dynamique internationale dressée contre cette « idéologie » crépusculaire et mortifère. Nul ne saurait aujourd’hui se croire à l’abri de cette menace. Au bout du parcours sans issue de ces nouveaux industriels du crime, la destruction de toute chose. Compte tenu de l’urgence, l’unique préoccupation serait la mise en place des moyens de riposte adaptés contre ces promoteurs de l’Apocalypse ivres de leurs violences et de la variété des horreurs commises au nom d’une prétendue « religion » issue de leurs esprits corrompus. Aussi, en tout lieu, l’urgence est d’agir contre ces hordes de psychopathes dont le bréviaire démentiel n’est destiné qu’à alimenter leur vaste entreprise du crime sans frontière au profit de leur projet méphitique, fondé sur la négation de « l’autre différent » et dirigé contre toutes les formes de liberté.

Francis Laloupo

* In « Le Labyrinthe de la solitude » d’Octavio Paz

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3 réponses à “Notes de rentrée – Par Francis Laloupo

  1. Salin 22 octobre 2014 à 1 h 30 min

    Bonjour M. Laloupo,

    J’ai assisté lundi 20 octobre, a une confrontation stérile et aberrante, avec 2 français dont une énième intervention de Antoine Glaser, qui essaie de refourguer son vieil mensonge: « la France a perdu l’Afrique ».
    Depuis plus d’une quinzaine d’années, il essaie de faire croire que la France quitte l’Afrique alors que les bases militaires françaises augmentent: Mali, Niger par exemple. Et que le Franc des Colonies Françaises est toujours là ; à maintenir les économies de certains pays africains, y compris le Benin, dans l’impasse francofolle; dont le Rwanda a bien fait de mettre fin : en dégageant l’armée française et ses coopérants des la dépendance. Les résultats sont là : Aujourd’hui le Rwanda prospère et est plus stable que n’importe quel pays francofou !
    Aussi les medias d’état français: france 24, rfi… s’immiscent toujours dans les débats intérieurs politiques de certaines nations africaines, notamment lors des élections en faveur des dirigeants qui sont pour la stagnation de la situation (Ouatarrat, Bongo..). Bref, les exemples ne manquent pas pour contredire les mensonges de M. Glaser, qui n’est spécialiste que de lui-même.
    A défaut, de ne pas nous donner la parole, en nous hottant la possibilité d’appeler pour renvoyer M. Glaser à ses contradictions, pourquoi ne pas mettre face à lui des contradicteurs africains tels que : Nicolas Agbohou, Yves E. Amaizo, Francois Ndengwe etc.

    iSnon si vous développez la frustration chez vos auditeurs, en leur hottant de plus en plus la possibilité d’intervenir dans votre émission, ce qui semble être la nouvelle politique (tant les émissions sans possibilités d’appels se multiplient), et bien ce n’est pas bénéfique à long terme. Vous perdrez des auditeurs.

    Cordialement
    M. Salin

  2. M. Salin 24 octobre 2014 à 16 h 32 min

    Encore une analyse qui contredit la these de M. Glaser : « La france a perdu l’Afrique ».

    http://www.maliweb.net/video/va-mali-4-michel-galy-598182.html

  3. Pingback: La guerre imposée | Le blog de Francis Laloupo

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