Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Afrique : Vous avez dit « émergence » ?

L’affaire a commencé depuis bientôt une dizaine d’années. Plusieurs pouvoirs africains ont fait de la notion d’émergence économique un référent central, unique et définitif de leur action politique. Du coup, plus besoin de se plier à l’exercice compliqué et harassant d’une déclinaison permanente et laborieuse de leur « projet de gouvernement » ou « de société ». L’émergence est devenue l’alpha et l’oméga de leur programme politique. Elle est devenue la raison d’être et la justification de l’exercice d’un mandat présidentiel. Parfois, certains pouvoirs en arrivent à faire de cette promesse, le motif irréfragable du prolongement de leur mandat, n’hésitant pas, pour ce faire, à remettre en cause les principes prescrits par la Constitution de leur pays. L’émergence est devenue le commencement et la fin de toutes choses, la matrice de nouvelles aventures pour des pouvoirs plutôt hermétiques au jeu démocratique. Parmi les effets induits de l’émergence incantatoire, une résurgence de l’idée de l’homme providentiel, le seul à même de mener son pays et son peuple vers les matins radieux…

 

Ici et là, la promesse de l’émergence fuse, sans la moindre garantie d’accomplissement, assortie d’un échéancier hasardeux. Au Gabon, elle est annoncée à l’horizon 2025 ; même échéancier pour le Congo-Brazzaville et le Bénin dit « émergent » ; au Cameroun, il faudra attendre 2035 ; en Côte d’Ivoire, l’affaire pourrait se conclure pour 2020. L’on atteint le comble de l’absurde, lorsque l’Union africaine, lors de son 22e sommet en janvier 2014, assure que l’Afrique aura atteint l’émergence en… 2063… Cette promesse est la plus grande trouvaille politique des temps actuels : elle n’engage que ceux qui l’entendent, car ceux qui la font sont assurés de ne plus être de ce monde, le moment venu, pour répondre de leur engagement… L’on frôle les sommets du délire insolent avec la présidente de la Commission de l’UA, Nkosazana Dlamini-Zuma, qui, sans rire, prédit, dans un e-mail fictif tenant lieu de programme politique, que, dans la marche du continent vers les horizons enchanteurs de l’émergence « dès 2051, les 55 nations du continent formeront une nation, une et indivisible : la Confédération des États africains… » L’émergence incantatoire est devenue la feuille de vigne, permettant de dissimuler, avec peine, une bien cruelle faillite de la pensée, du projet et de l’ambition politiques…

Mais de quoi parle-t-on exactement ? Peut-on programmer ce qu’on désigne par le terme de l’émergence ? Cette notion peut-elle être soumise à une datation, à un échéancier ? L’histoire récente nous a démontré que « l’état d’émergence » économique se constate, comme un résultat, une tendance mesurable. Le résultat, à un moment donné, instable et forcément transitoire, d’actions longtemps inscrites dans un cadre programmatique, planifiées, rationnellement exécutées et dont les objectifs constants auront été, notamment : le progrès social, la compétitivité économique, une meilleure politique de redistribution… Le Brésil a-t-il jamais prévu l’échéance de son « émergence » ? Même question pour l’Inde, la Chine… En somme, ce qu’on désigne comme l’émergence n’est qu’une incidence du processus et des chantiers de développement. Un processus sans terme. L’émergence économique ne peut être conçue comme un état « idéal », un fait soumis à la durée. Il s’agit d’une étape, essentiellement marquée par un « rattrapage économique », une mise à niveau. Au regard des mécanismes de l’économie, c’est le terme d’une longue «convalescence». Comment comprendre alors que les pouvoirs africains, se prennent à faire de ce paradigme furtif un motif cardinal de gouvernement ?

Peut-être serait-il temps de se départir de l’incantation. Après tout, quoi de plus ordinaire, pour les détenteurs du pouvoir politique, d’investir leurs énergies en vue de construire des lendemains meilleurs à leurs populations ? Quoi de plus ordinaire que la promesse du progrès social, d’un cadre économique performant, d’un marché du travail davantage plus profitable à une jeunesse confrontée aux affres d’un chômage endémique ? Quoi de plus ordinaire, en somme, que de scander que le soleil se lèvera à l’est ? Il est vrai que, depuis les indépendances, la plupart des pays d’Afrique, et singulièrement les francophones, ont été placés sous la direction de régimes politiques n’ayant jamais intégré l’idée élémentaire que l’obligation de résultats était consubstantielle à l’exercice du pouvoir. On pourrait alors considérer que la promesse de l’émergence constitue, aujourd’hui, une prise nouvelle de conscience de l’obligation faite à tout pouvoir d’inscrire son mandat dans un cadre programmatique. Reste toutefois aux nouveaux apôtres de l’émergence à faire la preuve de leur engagement. Et qu’observe-t-on à cet égard ? Pour l’heure, au fil du temps et des mandats présidentiels, l’exécution des programmes dits d’émergence se déclinent à coups de mots magiques, parmi lesquels : infrastructures, coopération sino-africaine, renforcement de capacités, financements innovants… Le tout passé au crible d’innombrables conférences, sommets et colloques qui semblent, au bout du compte, se substituer aux projets abondamment débattus, et de moins en moins concrétisés… Ce qui fait craindre, par endroits, que l’annonce des temps émergents ne se transforme, dans l’esprit de ceux qui les prônent, en une manière de prophétie autoréalisatrice…

Autre crainte suscitée par la notion d’émergence devenue le référent essentiel de l’action politique : compte tenu des échecs des politiques menées depuis des décennies par la plupart des régimes politiques, ces derniers n’auraient-ils pas, par quelque subreptice contorsion mentale, choisi de passer par pertes et profits toutes les politiques menées depuis les années 60, en se ralliant au projet de l’émergence, tel un slogan, aux contours imprécis, et dont le résultat, à défaut du bilan, se situe à un horizon à tout le moins incertain, et indéfiniment révisable ? Pourtant, le défi du progrès, plutôt que de l’émergence, pourrait être relevé. Avec 1 milliard d’habitants, ce continent possède aujourd’hui 60% des terres arables de la planète, des ressources naturelles et un potentiel énergétique exceptionnels, sans compter 30% des ressources minières existantes. On le répète bien assez : le plus riche continent hébergeant les pays parmi les plus pauvres de la planète… Et ce ne sont pas les taux de croissance vantés aujourd’hui qui pourraient, par effet magique, masquer cette réalité… Car, ainsi que le rappelle l’ex-président du Nigeria, Olusegun Obasanjo, « Pour la jeunesse, la croissance peut aussi être un holocauste. Quand 60% de nos jeunes sont sans emploi, vous vous retrouvez assis sur un baril de poudre, prêt à exploser. La croissance ne se mesure pas seulement en termes de PIB ou de points de pourcentage, mais aussi en fonction de la population et de ce qu’elle en retire »… Mais de telles évidences ne semblent pas infléchir l’ardeur des nouveaux chevaliers de l’émergence qui continuent d’étourdir les foules avec les discours vantant un futur mirifique et les miracles supposés des taux de croissance… Un rapport du groupe de recherche indépendant Afrobarometer indiquait l’année dernière que malgré une décennie de ce qu’on peut considérer comme un boom économique – grâce aux exportations de matières premières -, « les niveaux de pauvreté n’ont pas pu s’améliorer de façon substantielle dans la plupart des pays africains ». Autre rapport, pour prendre la mesure des enjeux, celui du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) publié en 2012, dans lequel l’on apprend que « malgré le fait l’Afrique subsaharienne ait enregistré certaines des améliorations les plus radicales au monde en matière d’espérance de vie, d’éducation et de niveau de vie entre 2000 et 2011, elle a encore les plus bas niveaux de développement humain au monde… » Toujours en 2012, le Panel pour le Progrès de l’Afrique relevait que « l’accroissement des inégalités, la corruption endémique et la mauvaise gouvernance ont paralysé le rythme de développement et maintenu la dépendance du continent vis-à-vis de l’aide… »

Face à cette réalité, il faut saluer l’action des citoyens, des nouveaux entrepreneurs et investisseurs africains qui, sans demander l’avis de leurs dirigeants, ont, depuis, compris que leur destin dépendait de leur propre initiative… Ce sont ces actions citoyennes qui maintiennent debout nombre de pays africains et qui, malgré tout, produisent les facteurs du changement. En conséquence de tout cela, les pouvoirs sont invités à faire montre d’avantage d’humilité dans leur promesse des temps émergents. Que l’Afrique émerge donc, et le monde en fera le constat. Plutôt que d’annoncer une émergence qui n’est pas une fin en soi, les dirigeants seraient mieux inspirés de faire œuvre de modestie et de discrétion, pour mettre en mouvement un projet forcément complexe : celui du rattrapage économique, du progrès social et du rééquilibrage des politiques de coopération avec les partenaires extérieurs. Ce processus, aussi long qu’ardu, exige, bien plus que des discours aux intentions suspectes, une implication accrue, pleine et responsable des forces vives dans la construction d’une nouvelle histoire collective, au-delà des seuls référentiels économistes.

Francis Laloupo

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