Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Guerre au Mali : le bal des « spécialistes »

Mali OK BFMVoici donc venu le temps de la guerre au Mali. Et avec lui, la cohorte de « spécialistes » de tout poil qui se succèdent, en France, sur les plateaux de radio et de télévision pour délivrer leurs pensées et sentences sur le Mali et, dans la même foulée, sur l’Afrique entière. Une spécialité bien française : des jargonneurs aux propos hasardeux sur l’Afrique estampillés« spécialistes » par les médias qui ne découvrent l’existence de ce continent que lorsque survient une crise. Plus insupportable encore, les commentateurs assermentés des chaînes de télévision d’information continue (et souvent bâclée), peu soucieux de renforcer leur connaissance du sujet commenté, et ne reculant devant aucune approximation et, pire, aucune fantaisie pour expliquer au bon peuple français le cours des évènements dans le monde. Sur le Mali, pleuvent, depuis quelques jours, les commentaires et « analyses » qui pourraient valoir à leurs auteurs les plus légitimes procès pour actes d’imposture aggravée.

Quelques exemples parmi les plus délirants. Le « spécialiste en géopolitique » de la chaîne d’information continue, BFM, Harold Hyman (dont j’ai longtemps assimilé les interventions à une séquence humoristique de la chaîne) expliquant doctement les origines du conflit au Mali, à l’aide d’improbables infographies commentées, assorties de ses analyses qui empruntent davantage à une interprétation très personnelle et parfois rocambolesque de cette actualité africaine, qu’à une réalité observée et vérifiée. Pour exécuter son sketch à tout le moins déroutant, Harold Hyman peut d’ailleurs s’appuyer sur la carte interactive du Mali publiée sur le site du quotidien français Le Monde (voir illustration) sur laquelle la géographie du pays est affublée d’une région, au Nord, marquée « Azawad ». Un document repris sur des chaînes d’information continue comme support « d’éclairage » sur la situation au Mali. Etourdissant ! Drame de l’ignorance ? Désinvolture ? Acte éminemment coupable ? Comment donc ces spécialistes, dépositaires du devoir – et du pouvoir -d’informer, peuvent-ils continuer d’ignorer que l’Azawad n’est rien d’autre qu’une création imaginaire des membres du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), éclaireurs et ex-complices des jihadistes qui ont fait main basse sur le Nord du Mali, avec, en bandoulière, la promesse de la Charia ?

Le Monde MaliAutre commentaire saisissant sur la crise malienne : l’évocation, récurrente et pénible, d’un « problème touareg ». Cette fois, le commentaire provient de divers émetteurs, aussi bien des « spécialistes » assermentés ou non, que de responsables politiques. Les Maliens n’en croient pas leurs oreilles ! Et il suffirait de les écouter pour saisir l’incommensurable inanité d’une telle approche de la crise dans ce pays. Question banale : en quoi les problèmes des Touaregs seraient-ils distincts, c’est-à-dire séparables de ceux auxquels sont confrontés l’ensemble des Maliens, à savoir ceux relatifs, en général, au développement du Mali? Sur quoi se fonde l’évocation répétée d’un « problème touareg » ? Les auteurs de ce type de raisonnement, dans un contexte aussi sensible que celui que connaît actuellement le Mali, ne prennent pas la mesure de leur irresponsabilité. De tels propos, parfois sous-tendus par une fantasmagorie de « l’homme bleu », alimentent le délire de quelques aventuriers touaregs, diffuseurs sournois, depuis quelques années, de l’idée d’un « touareg-land », ethniquement pur. Une telle idée, dont les conséquences sont inscrites dans les pages sombres de l’histoire de l’humanité, est bien entendu rejetée, et même vivement combattue, par la grande majorité des Touaregs maliens…

Autre énormité cent fois entendue ces jours-ci sur les ondes françaises : « la France est partie en guerre dans un pays (le Mali), gouverné par un putschiste ». Le président Dioncounda Traoré, un putschiste, donc ? Cela ne s’invente pas. Et le plus incroyable, c’est de n’entendre aucun intervieweur rectifier de telles inepties émises par des « analystes » présentés comme des détenteurs incontestés de la vérité. Il est vrai que la vérité sur l’Afrique peut être soumise à tous les aléas. Et ceux qui la malmènent savent que l’impunité leur est garantie… De plus, pour nombre de journalistes français recueillant le « savoir » de spécialistes proclamés, une bonne et simple divagation sur l’Afrique vaut mieux qu’un raisonnement complexe sur les réalités d’un continent qui, par ailleurs, les indiffère.

Ainsi, en plus des bruits de bottes, le Mali pourrait également s’épuiser sous le poids du florilège de bêtises que l’on assène impunément à son propos, sur les ondes de radio et les plateaux de télévision en France. En voulez-vous une dernière ? Voilà… Recueillie dans le très respectable « Nouvel Observateur », daté du 17 janvier 2013, proposant un article intitulé « Mali, les dessous d’une guerre ». La substance du texte se trouve pleinement exposée dans l’introduction qui prédit « une guerre dure dont on ne pourra sortir que par la négociation politique ». Vous avez dit « négociation politique » ? Question banale, là encore : dans la configuration polémologique dont il est question, peut-on seulement identifier la revendication « politique » des bandits armés, s’opposant, dans le cadre d’une « négociation », à la justification politique d’un Etat qui n’aspire qu’à réaffirmer son bon droit, celui de restaurer la plénitude de son existence ? Il est à craindre, avec cette guerre du Mali, que la nécessité de produire de « l’info » à tout prix, sans recul et sans l’exigence requise de rigueur, ne l’emporte sur le devoir d’informer de la plus juste manière. Et, dans un contexte de guerre, toute liberté prise avec la vérité est, non seulement une faute, mais une offense faite aux victimes de cet état de violence dont nul ne peut prévoir l’issue.

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12 réponses à “Guerre au Mali : le bal des « spécialistes »

  1. François Fabregat 21 janvier 2013 à 3 h 46 min

    Cher Francis
    Bien senti et bien analysé.
    Malheureusement cet état de fait n’est pas nouveau dans le paysage médiatique français.

    Souvenez-vous, nous avons assisté exactement au même phénomène lors du conflit post-électoral en Côte-d’Ivoire. Mieux encore, nous avons eu à l’époque – alors que la gouvernance Sarkozy était en pleine hystérie – une véritable campagne de « désinformation ».
    Mais nous fumes bien peu à cette époque à dénoncer cette désinformation. Certains ont fait leur travail mais trop peu, hélas.

    Aujourd’hui les mêmes causes – à savoir un « conflit armé» dans lequel la France est impliquée – produisent les mêmes effets. Sous le règne d’une gouvernance, pourtant désormais différente, nous assistons au même phénomène.

    Car asséner des « contre-vérités » comme vous le dénoncez ici fort à propos, sur la situation du Mali et ses causes « supposées » n’est-il pas, en termes de « déontologie » journalistique, équivalent à se livrer à de la désinformation.
    Surtout lorsque les contre-vérités assenées ne sont pas relevées par le journaliste qui interviewe ? Mais hélas, parmi ceux-là combien connaissent-ils seulement la vérité de la situation de terrain ? Bien peu assurément ! Le journalisme consiste aujourd’hui hélas à faire du « buzz » et à ranger le journalisme d’analyse et d’investigation au magasin des antiquités.

    Dans la mesure ou vous avez décidé de dénoncer, preuves à l’appui, cet état de fait, il serait utile – au nom de la « Vérité » tout simplement – d’appeler tous les démocrates et citoyens africains à faire de même chaque fois que nécessaire.
    Une cellule de veille serait peut-être utile en la matière!
    Cordiales salutations

    François Fabregat
    Secrétaire Général
    Directeur de la Communication
    Collectif pour la Vérité des Urnes Diaspora

  2. simon elharrar 21 janvier 2013 à 7 h 40 min

    Te voilà, Francis, de mon côté désormais, à auditer ce que balivernent tes « confrères »

    Je te constate agacé par leur seule incompétence en matière d’analyse et de géopolitique.
    L’objectivité, cette impossibilité journalistique, tu ne l’effleure même pas.
    Mais ton « coeur a ses raisons … »
    Le mien est ensanglanté depuis 1982 à propos des « vérités assénées » par ceux qui n’ont jamais lu « la charte du Hamas » à propos des « victimes à Gaza de l’impérialisme israélien qui confine au nazisme »
    Tu commences un peu tard un « procès de l’information » et tu as du labeur.

    « Ils » ne savaient même pas où se situe le Mali.

    Quant à l’Afrique entière, aux états définis par les traits d’une règle qui a ignoré les ethnies, c’est à l’heure du repas que les hypernutris, étonnés de constater la neige en hiver, se découvrent des vocations de stratèges compassionnistes.
    Crois-moi : le bon peuple de la France profonde, saturé de cholestérol, n’est pas concerné par les souffrances locales. Il attend un flamboyant quelconque, type BHL, qui va venir expliquer, romantique éclairé, de quel côté se doit d’être la Justice. Il se demande aussi et surtout combien cette aventure va lui coûter d’euros.

    L’Islam radical a de très beaux jours devant lui …

    Il suffit donc de 500 fanatiques, des « terroristes » jamais qualifiés de « djihadistes », qui recrutent 1000 mercenaires salariés, pour mettre l’Europe, un concept, en danger ?
    Quelles que soient les motivations du pouvoir politique français, il est tout de même bon que des « forces spéciales française » aient été localement projetées bien avant que les hableurs télévisuels n’en aient été informés.
    Elles seules, dans tout ce magma hypocrite, suscitent mon admiration.
    Et j’aurais apprécié la tienne, Francis.

    La marrade néocolonialiste ne fait que commencer et tout « comité de vigilance » sera vigilant à … constater.

    Bien à toi.

  3. AM 21 janvier 2013 à 11 h 49 min

    Bonjour,

    Les élucubrations entendues sur le Mail proviennent généralement d’individus qui n’ont jamais mis les pieds dans ce pays, n’on jamais pris la peine de se documenter sur l’histoire de l' »Afrique pré-coloniale », ses grands empires (et ce n’est pourtant pas les ouvrages à ce sujet qui manquent en 2013)

    – La nécessité « de produire de « l’info » à tout prix » et surtout la manière dont est désormais fabriquée cette information conduit ces chaines d’info en continue à se tourner vers de pseudo-spécialistes de la société malienne (et des sociétés africaines….) qui font passer le « buzz » avant l’investigation et l’analyse (comme le dit justement M. Elharrar)

    – Pour contrer cette médiocrité ambiante il nous faut être plus présent sur la toile et utiliser à bon escient les réseaux sociaux qui peuvent constituer de véritables contre-pouvoirs (ce qui n’était pas le cas à l’époque où tu as lancé Taxi Ville….)
    crdlt
    AM

  4. frelin 21 janvier 2013 à 17 h 12 min

    Excellent post. Beaucoup de commentateurs semblent être persuadés (c’est l’implicite de leur discours) que le Nord du Mali est une zone Touareg homogène et que cette zone vient de connaître une révolte populaire nationaliste touareg soutenue par l’ensemble de la population.
    Ils oublient que le Nord du Mali est une zone composite, comprenant des ethnies diverses et variées (bozos, peuls, songhays…) dont les touaregs ne sont qu’une composante parmi d’autres.
    Mais le vieux fantasme de l’homme bleu a la vie dure…

  5. Mass 23 janvier 2013 à 9 h 42 min

    Je suis sénégalais et au Sénégal mais je me pose souvent aussi la question de la part de responsabilité de notre presse face à cette désinformation. Pourquoi nos agences de presse ne parviennent pas à mettre à la disposition du monde une information plus juste sur l’Afrique ? Est ce le problème de nos pouvoir politique et est ce vraiment une préoccupation des peuples et acteurs africains ? Pourquoi PANA Press n’a pu jouer ce rôle jusqu’à présent ? Je suis consommateur d’infos, mais je ne comprends pas du tout comment fonctionne le milieu de la presse et de l’information, mais je me dit qu’une partie de la solution se trouve ici en Afrique.

  6. Caurentin 23 janvier 2013 à 9 h 54 min

    Vous avez 1000 fois raison de dénoncer la bêtise médiatique et d’appeler à la vigilance. Mais il est encore mieux dans un article de ce genre de rétablir les vérités les plus simples quand elles sont caricaturées par ailleurs. Par exemple, Il n’est pas absurde que les journalistes -même correctement informés- ne comprennent pas bien les enjeux de pouvoir à Bamako depuis un an.
    Quant à la « question touareg » pourquoi ne pas simplement rappeler que le MNLA n’est pas la seule force politique qui les représente… et rappeler aux journalistes ignorants que les populations du nord sont de plus en plus métissées…. Et puis pourquoi ne pas conseiller la lecture du dernier numéro de l’excellente revue « L’histoire » (consacrée au Sahel) qui me semble très adaptée à l’instruction des informateurs et des citoyens de bonne volonté….

  7. jeank. 23 janvier 2013 à 10 h 16 min

    je découvre ton blog Francis, grâce à des amies qui ont partagé ton texte ! je serais heureux de te revoir ! amitiés Jean K.

  8. David DEMBELE 23 janvier 2013 à 15 h 43 min

    Bien vu Monsieur Françis. Rien que des contrevérités sur ces chaines pourtant bardées de moyen pour trouver la vraie information.

  9. mamadou issa diarra 24 janvier 2013 à 18 h 19 min

    pourtant ils savent au fond d’eux mêmes ces spécialistes qu’ils ne connaissent rien sur le Mali: c’est de la malhonnêteté intellectuelle ou de l’inconscience professionnelle., toutes choses qui peuvent avoir des conséquences tragiques.

  10. Véronique D 2 février 2013 à 20 h 32 min

    Merci beaucoup pour votre analyse très juste.
    La presse française est en effet trop souvent uniquement intéressée par la vente de ses torchons mais plus du tout objective sur l’actualité. Et malheureusement la majorité des français se contentent de gober tout ce qui est dit sans analyse plus profonde.
    Vous voyez ce problème pour ce sujet de l’Afrique qui vous intéresse actuellement mais gardez tous à l’esprit que ces mêmes journalistes déforment tout autant la réalité pour toutes sortes d’autres sujet, ne l’oubliez jamais et gardez tous votre esprit ciritque. Merci à vous.

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