Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Archives de Tag: France

« Magic » Chirac

Epatante, la France des paradoxes ! Celle des sondés, des journalistes, des politiques de tous bords et autres commentateurs enfiévrés célébrant ces jours-ci l’ex-président Jacques Chirac, élu « l’homme le plus aimé des Français ». Dans le même temps, l’homme ainsi porté au pinacle se trouve poursuivi par la justice de son pays, soupçonné de graves malversations que la morale convenue condamne allègrement par ailleurs.

S’agit-il du même homme que son successeur Nicolas Sarkozy a qualifié de « roi fainéant », évoquant ses deux mandats (de 1995 à 2007) dont on ne trouvera nulle trace dans les annales des prouesses politiques ? Ceux qui le vénèrent aujourd’hui ont bien du mal à énumérer les hauts faits de sa présidence dont le bilan se résume, à les entendre, au seul refus de faire participer la France à l’expédition américaine en Irak. Très fort, Chirac ! Deux mandats durant lesquels il se sera d’abord confortablement réfugié dans les délices d’une cohabitation avec le socialiste Lionel Jospin avant de provoquer le trépas politique de ce dernier – qui s’était pourtant ardemment attelé à la besogne – à l’issue de la présidentielle de 2002. Une victoire sans coup férir, avec le score le plus élevé et invraisemblable de toute l’histoire de la République française (82,21% des voix face au candidat du Front national). Une telle baraka relève de la prestidigitation ! Lui reste plus qu’à marcher sur l’eau ! Redevenu citoyen ordinaire, il crée une fondation qui condamne le marché criminel des faux médicaments. Et la presse applaudit le « courage » d’un homme qui découvre qu’il fait jour à midi ! Mais on ne saurait contredire les Français qui expriment leur reconnaissance à cet ex-président qui a su, selon eux « incarner la France ». Chirac ne fait pas qu’incarner le paradoxe français, il EST le paradoxe français. Capable même de susciter la ferveur des foules en Afrique, lors de son récent séjour sur le continent – il y est allé « vendre » sa fondation – où il fut reçu comme un grand homme, un héros en somme. Sur ce continent que Chirac considérait comme inapte à s’engager dans la voie de la démocratie, alors même que ces peuples auraient tant à lui reprocher, la même question se pose : comment comprendre cet amour que lui témoignent ses hôtes africains ? Là aussi, comme en France, l’affaire défie la raison ordinaire. « Magic » Chirac est une énigme franco-africaine.

(13 novembre 2009)

Identité française

Le gouvernement français vient donc de lancer un « débat national » sur l’identité française ! A croire que cette identité est devenue tellement floue, volatile… qu’il faut d’urgence en redéfinir les contours et le contenu. Mieux la protéger contre tous les assauts mauvais. Et quelle serait cette menace fantôme ? L’immigration, bien sûr.

Même si Eric Besson, le ministre de l’immigration et de l’identité nationale, use désespérément de mille contorsions verbales pour dissocier ces deux termes. Véritable kermesse de l’inutile, l’initiative du ministre débouchera, tout au plus sur… un discours. Qui rappellera les vertus de la République et de l’inaltérable « francitude ». L’on pense forcément aux heures de gloire du sinistre Front national, lorsque son président, Jean-Marie Le Pen, mettait en garde le peuple français contre ces « hordes d’immigrés venus du Sahara pour nous coloniser et engrosser nos filles ». La lepénisation rampante des esprits a rendu « légitime » la prise en compte par une droite républicaine du corps étranger attentatoire à l’identité française.
Vu d’ailleurs, l’affaire prête à sourire. La France, ex-nation colonisatrice et exportatrice de sa culture, serait donc aujourd’hui, le seul pays de la planète dont l’identité serait exposée au péril ? Dans cette France qui produit ses propres peurs, comment distinguer, dans ce « débat », le fantasme assimilationniste – et la nostalgie d’un improbable modèle dominant – de la nécessité de lutter contre les ségrégations ? Comment séparer les arrière-pensées politiciennes de la juste promotion de la nation, et de l’adhésion aux valeurs de cette République ? Sans compter que les plus menacés quotidiennement en France sont ceux-là mêmes qui, tout en étant français, ne sont pas reconnus comme tels, du fait de la couleur de leur peau ou de l’origine de leur patronyme… On peut se demander à quelles fins des intelligences se mobilisent au sommet de l’Etat pour un sujet qui ne constitue pas une priorité, eu égard aux mille difficultés qui taraudent le pays.
A-t-on besoin d’une telle publicité pour, si besoin est, rappeler et fortifier ce qui a toujours constitué le socle et la dynamique des identités collectives, à savoir des valeurs partagées dans la diversité ? On appelle cela une nation. Dans toutes les régions de l’Hexagone, cette diversité nationale, aussi vivante qu’insondable, relève de l’évidence, et ne saurait, ici comme ailleurs, être soumise à la démonstration, et moins encore à une police ou un certificat de conformité.

(4 novembre 2009)

Mariage franco-tchadien

Le rapport du ministère français de la Défense sur les exportations d’armements en 2008, rendu public il y a quelques jours, indique que le Tchad est l’un des meilleurs clients de l’Hexagone. Mieux, en 2008, les ventes d’équipement militaire français au Tchad ont progressé de 50%. Montant estimé de ces recettes : 13 millions d’euros. Pas mal, pour un pays délabré, où la quasi-totalité de la population est confrontée depuis près de deux décennies à toutes les déclinaisons imaginables de la misère et du dénuement.

Le cynisme le dispute à l’extravagance lorsque l’on sait que cette montée de la courbe des ventes d’armes françaises au régime de N’djamena coïncide avec l’appui apporté par Paris à l’armée gouvernementale tchadienne lors des affrontements entre cette dernière et les troupes rebelles en février 2008. A l’époque, ce soutien de Paris à un régime classé parmi les plus infréquentables de la planète, avait ému ceux qui s’échinaient encore à rechercher une cohérence entre la « rupture » prônée par le nouveau locataire de l’Elysée et la permanence ainsi démontrée d’une politique française en Afrique aux allures crépusculaires. La réponse est définitivement apportée par ces chiffres qui révèlent à souhait que pendant la « rupture », les bonnes affaires continuent en Afrique, ce dernier Far-West des temps modernes.
De plus, il faut noter qu’en acceptant de livrer, sans compter, des armes de diverses catégories à ce pays, Paris se détourne sans le moindre scrupule du « code conduite » adopté en décembre dernier par les 27 pays de l’Union européenne, qui se sont engagés à « ne plus vendre d’armes dont l’usage pourrait participer à de graves violations des droits humains et du droit international humanitaire, ou porter atteinte au développement économique ». Et point n’est besoin de diligenter des enquêtes sophistiquées pour reconnaître que le pouvoir du président Idriss Déby Itno est le pire ennemi de son propre peuple.
Mais il ne faudrait pas pour autant espérer que, dans ce contexte, les instances européennes émettent une condamnation à l’encontre de la France. La diplomatie de l’ombre continue d’admettre que ce territoire tchadien relève d’une diplomatie « privative » de Paris. Une manière de dérogation en somme, qui autorise les dirigeants français à maintenir leur soutien à Idriss Déby Itno qui assure à qui veut l’entendre que la France sera toujours à ses côtés. Au mépris de la volonté des citoyens tchadiens. Vous avez dit « rupture » ? Quelle rupture ?

 (15 octobre 2009)

Suicides collectifs

On connaissait le suicide collectif, mystérieux et saisonnier des baleines. On connaissait aussi le suicide collectif des sectes millénaristes (Temple solaire, Temple du peuple de Jim Jones etc.). Voici venue l’ère du suicide en cascade, nouveau protocole de contestation désespérée des employés de la firme française France Telecom.

Plus de 20 suicides en l’espace d’un an. Motif : stress avancé et désespérance extrême. La faute, dit-on, à une nouvelle culture de gestion de cette entreprise où les « managers », obsédés par les objectifs de résultats, se sont mués en tortionnaires patentés. Au nom d’un prétendu « nouveau concept managérial », les employés sont devenus les pièces désincarnées d’un sinistre Monopoly, ou les jetons d’un casino voué aux règles de la finance et de la rentabilité frénétique.
Symptôme d’une époque malade du profit et de la course au résultat, ce phénomène qui se produit en France, intervient dans un climat d’échec des politiques face à une demande sociale particulièrement aigüe. Morosité, angoisse et résignation sont devenues le lot de la majorité des citoyens français, souvent épuisés et impuissants face à une conjoncture devenue illisible et brouillée. Dans cette ambiance, les suicides à France Telecom suscitent, tout au plus, un soupir collectif. Comme si ces réactions extrêmes à une forme de désespérance propre aux temps actuels, s’inscrivaient « naturellement » dans la logique d’un système qui déploie et impose inexorablement son autorité.
Un système où le travail effectué par l’homme n’est plus une valeur cardinale de la société, mais simplement le fragment indéfiniment remplaçable d’une partition qui le dépasse et dans laquelle l’action et le sentiment humain – l’être de chair et de sang – ne sont plus que superfétatoires. Combien faudra-t-il de suicides encore à France Télécom avant que la foule, enfin sortie de cette torpeur systémique, ne se précipite dans les rues pour hurler, encore et encore qu’un autre monde est possible ? Mais les maîtres du monde, ceux qui, juchés sur les miradors des entreprises, placent et déplacent, montent et démontent les hommes et les femmes au nom du résultat, ont déjà pris le contrôle les rues, et inoculé dans les têtes leur terrible sentence : voie sans issue.

(30 septembre 2009)

Le boulet Bourgi

Le nom de Robert Bourgi restera associé à toutes les œuvres inavouables, constitutives du deal post-colonial franco-africain, unique au monde. Un contrat qui a tissé la trame du formidable échec de l’Afrique, en réduisant une diplomatie aux manœuvres et combines d’une société secrète où les initiés africains et français se sont offert depuis un demi-siècle un scandaleux festin privé, au mépris des peuples…

C’est ce crime fondateur de la Françafrique qui explique le courroux des Gabonais qui voient la « main invisible » de Paris dans l’élection d’Ali Bongo Ondimba, fils de son père défunt. C’est ce crime que justifie « de bonne foi » l’avocat Robert Bourgi, cet homme de l’ombre qui découvre les délices de la lumière et se répand dans la presse, pour avouer l’inavouable. Quand Paris affirme que « La France n’avait pas de candidat au Gabon », Bourgi use de l’astuce pour déclacer : « Mon candidat est Ali Bongo, et comme je suis très écouté de Nicolas Sarkozy… ». L’Elysée le désavoue, et va même jusqu’à le renier ? Il n’en a cure. Il raconte par le menu son intervention auprès de Sarkozy, à la demande de « papa » feu Bongo pour obtenir du président français de faire virer Jean-Marie Bockel de son poste de secrétaire d’Etat à la Coopération. A l’Elysée, on maudit alors ce jour – le 27 septembre 2007 -, où Sarkozy a remis l’insigne de Chevalier de la Légion d’honneur à cet homme, pour ses multiples services rendus. L’Elysée entre désir de « rupture » et troubles fidélités. Diplomatie schizophrène…
<br />L’homme de l’ombre a décidé d’aimer la lumière. De s’extraire du sous-sol des basses besognes. Ils l’ont aimé, ils vont le détester. Ils l’ont rendu puissant. Gagné par l’ivresse d’un pouvoir sordide, le conseiller occulte pour les affaires franco-africaines devient une balance. « Est-il devenu fou ?», se demandent ses commanditaires. Emissaire des diplomaties de l’ombre du village françafricain, conseiller sulfureux et grassement rémunéré, négociateur de valises « généreuses » préparées dans les palais présidentiels africains et destinées aux « amis français »… L’avocat Robert Bourgi est tout cela à la fois. Un métier rare et jamais consigné dans les registres syndicaux. La « folie » de Bourgi est un symptôme avancé du crépuscule d’un système. Convulsions désespérées d’un homme qui parle pour se convaincre que le festin continue. Alors même que les tams-tams françafricains agonisent. La fin des fêtes est toujours triste…

(9 septembre 2009)

Obsessions françaises

C’est le genre d’ « affaire » qui ne fait plus la une des journaux français. Qui ne trouve plus place dans les journaux télévisés devenus aseptisés et minimalistes, quand ils ne se transforment pas en caisses de résonance de la pensée gouvernementale. Le genre d’affaire que la France d’Eric Besson (actuel ministre de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale) refoule quasiment au domaine du « secret défense ». Le côté obscur du gouvernement, constituant un indice majeur du système qui préside actuellement aux destinées de la France.

L’histoire s’est déroulée, début août, dans une agence parisienne de la banque LCL (ex Crédit Lyonnais). Un client, d’origine étrangère, est convoqué pour le retrait de sa carte bancaire. Jusque là, tout va bien. Mais, au lieu d’être accueilli par un agent de l’établissement financier, l’homme se retrouve encerclé par un comité d’accueil tout à fait inattendu : des agents de police. Qui lui demandent ses papiers sous le regard éberlué des autres clients, inquiets de s’être peut-être trompé d’endroit. En clair, cet homme, en attente de ses documents de séjour, avait été simplement dénoncé par la banque ainsi transformée en auxiliaire volontaire et bénévole de la police. Ambiance d’en France ! Les établissements privés sont-ils en train de se muer en organes de délation d’une police vouée à la traque des sans-papiers ? Il est vrai qu’au « pays des droits de l’homme », les choses ont pris un sens mauvais depuis que l’Etat encourage les citoyens à dénoncer leurs voisins sans-papiers ; depuis que l’on embastille les personnes soupçonnées d’apporter de l’aide – élémentaire – aux immigrés sans-papiers ; depuis que la délation a été hissée au rang des vertus républicaines par les ministres de l’immigration déterminés à envoyer des « signaux » à un électorat obsédé par le « fléau immigrationniste ». Il n’est plus surprenant de voir débarquer des escouades de flics dans des sous-préfectures pour embarquer des immigrés venus régulariser leur situation, et qui se trouvent ainsi piégés après avoir été dénoncés – « indiqués » – par des fonctionnaires zélés investis depuis quelque temps d’un pouvoir nauséabond qu’ils exercent avec une sinistre jubilation. Quelque chose de mal dans la maison France…

(3 septembre 2009)