Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Tunisie post-dictature

Les commentateurs le soulignent et le répètent : la chute d’un autocrate, bouté hors du palais par le peuple, est une première dans le monde arabe. Mais, on le voit, là comme ailleurs, la Révolution de Jasmin reste, à ce jour, un processus inachevé. Après le départ de Ben Ali, les Tunisiens ont révélé une nouvelle phase de leur révolution : plus réalistes que jamais, ils demandent « l’impossible », à savoir l’instauration de la démocratie. Et, pour cela, ils affirment, à coups de manifestations, qu’ils ne sauraient compter sur ceux qui, imprégnés, parfois à leur corps défendant, de la culture du régime déchu, leur promettent aujourd’hui la rupture avec un système qu’ils servaient encore quelques jours plus tôt…

Les lendemains du départ de Ben Ali ne sont pas faciles à négocier entre le peuple et ceux qui veulent aujourd’hui le représenter. La blessure infligée 23 ans durant à cette population est bien trop vive. Et la colère n’est pas retombée. Trop de rancœurs tues, trop de frustrations contenues, bien trop d’humiliations ravalées…

Après la peu courageuse fuite de Ben Ali, les difficultés du pouvoir de transition à former un gouvernement en vue d’assurer la continuité de la marche du pays, nous rappellent une constante en matière de crise politique. Une situation post-dictature est du même ordre qu’un processus de normalisation post-conflit. Partant du fait que la structuration d’un ordre dictatorial équivaut à un conflit maîtrisé mais susceptible de durer, entre un système politique et une population affectée au silence, à la résignation ou l’exil. Une forme de guerre invisible et silencieuse entre un pouvoir intrinsèquement violent et une population désarmée. Les lendemains d’une révolution telle que connaît la Tunisie obéissent donc à une implacable logique : avant de reconstruire un ordre nouveau, il faut solder, douloureusement, les comptes d’un système dont l’ancrage ne peut être magiquement occulté par la mise en place d’une transition mécaniquement instauré. Il faut prendre la juste mesure du traumatisme profond occasionné dans le corps social tunisien par la dictature. Une autorité gouvernementale ne saurait, à elle seule, du jour au lendemain, y remédier. Il faudra du temps. Mobiliser massivement toutes les intelligences politiques du pays, et procéder, avant tout, à un aggiornamento mené collectivement par les forces vives du pays, hors du culte du secret et des non-dits sur le régime déchu… Le temps viendra ensuite d’engager un travail de réconciliation et de restauration de la confiance entre le peuple et les acteurs politiques. Il faudra réinventer une classe politique, afin que les citoyens se sentent de nouveau légitimement représentés par leurs élus et les divers acteurs politiques. En somme, il faudra réinventer une nouvelle manière de gérer la cité tunisienne, au-delà du souvenir de la dictature, par un dépassement des tensions oppositionnelles au régime désormais déchu. Par-delà aussi les sentiments de revanche de ceux qui furent exclus de la vie de cité. Telle est l’équation à laquelle s’attelleront les Tunisiens, afin de faire réellement émerger le renouveau démocratique. La Tunisie est entrée dans une période post-conflit de reconstruction d’un espace national ordinaire et rasséréné.

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