Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Archives de Catégorie: Billets d’humeur

Pathologies démocratiques

Lundi 25 mai, un sondage réalisé par le très fiable <i>Afrobaromètre</i> nous apprend que le désir de démocratie est en progression en Afrique, mais que seuls 45% d’Africains expriment leur attachement à ce modèle de société. Ce qui signifie que près de 55% des sondés s’en défient. La route est donc encore longue pour « déconstruire » l’être africain traumatisé par l’imprégnation de la culture des partis uniques. Tels des victimes du syndrome de Stockholm, nombre d’Africains expriment leur nostalgie de « l’ancien temps », d’un « ordre » révolu.

De la même manière que l’on peut rencontrer, du nord au sud du continent, des nostalgiques des temps coloniaux, de ce « bon vieux temps » où les travaux forcés et les humiliations infligées aux indigènes étaient des composantes ordinaires de l’ordre colonial. En cela, ces Africains ne sont pas différents des autres humanoïdes présents sous d’autres latitudes. Humilié, méprisé, spolié, l’homme peut finir par s’habituer à sa propre horreur. Enfermé dans la prison des autoritarismes, il en vient à éprouver quelque fascination pour son geôlier et la force brute, au point de ressentir, au creux de cette misère, une manière de « protection ».
L’on entend, depuis la fin des années 80 – le crépuscule des partis uniques -, des débats « intellectuels » qui mettent en doute les vertus de la démocratie. A tous ceux qui sont atteints de ce scepticisme pathologique à l’égard de la démocratie, on se contenterait simplement de leur rappeler que ce système, fruit de l’intelligence humaine, demeure l’expression suprême – à l’exception de toutes les autres, dit-on – de la liberté, disponible pour la communauté des nations. Exigence élémentaire des libertés individuelles et collectives. Loin d’être une potion miraculeuse, elle est une œuvre commune, astreignante, jamais achevée. Demander aux êtres, au travers de débats et autres sondages, s’il leur convient d’aspirer à la liberté, à l’égalité des droits et devoirs, relève d’une forme d’égarement de l’esprit. Se prêter à toute manifestation de scepticisme à l’égard de cette précieuse aspiration confine tout autant à l’aberration et à l’extravagance.

(26 mai 2009)

Médias et préjugés

Dimanche 17 mai, sur le site d’accueil du serveur Internet Orange (premier site français), l’information est à la Une : des agents de la police ont été agressés à la Courneuve (banlieue parisienne) par un groupe lourdement armé… L’affaire a de quoi inquiéter, en effet. Mais tout aussi inquiétant, c’est l’image qui accompagne cet article : l’on y voit des silhouettes noires, passablement excitées, juchées sur des 4×4 et agitant des kalachnikovs, dans un nuage de poussière. Cette photo est sensée représenter l’agression à la Courneuve des forces de l’ordre par une bande de « jeunes ». Sauf qu’à y voir de plus près…

…Les silhouettes noires en question sont celles de… rebelles tchadiens dans leur pays actuellement en état de guerre. Il aura fallu attendre le début de l’après-midi pour que les gestionnaires du site retirent cette photo du site, suite aux protestations de certains internautes. Cet « égarement » en rappelle un autre : la diffusion en février dernier, sur les chaînes Canal + et I Télé d’un « reportage » sur des manifestations de grévistes en Guadeloupe, avec des images de manifestants malgaches dans la ville d’Antanarivo. Si l’on exclut la manipulation, et toute forme d’arrière-pensée – une image de nègre en vaut une autre / les bandes armées de la Courneuve sont tous des Noirs – l’on peut penser que ces « bévues » médiatiques à répétition constituent, à tout le moins, de sinistres manifestations de préjugés persistants et lourds de conséquences. Il faut relever ces dangereux signaux en tout lieu, et les dénoncer en tout temps.

(19 mai 2009)

Grippe politique

Passant outre l’avis de l’Organisation mondiale de la santé animale, les autorités égyptiennes ont donc décidé, dès le 30 avril, l’abattage de 250 000 porcs. Alors que l’OMS a confirmé que la fameuse « grippe porcine » devenue « grippe mexicaine », puis « grippe A/H1N1 », se transmet exclusivement entre humains, on comprend mal que le pouvoir égyptien ait continué de désigner les porcs élevés sur son sol par une communauté chrétienne – 8% de la population – comme les vecteurs de la maladie. Raison officielle invoquée : mettre fin à l’élevage sauvage et combattre l’insalubrité qui s’y trouve liée.

Mais les ressorts de la démarche sont autrement plus politiques : calmer les humeurs déchaînées de musulmans qui estiment que la viande de porc est impure, et aussi donner des gages à un islamisme insidieux – les Frères musulmans – devenu un sérieux concurrent politique. Selon certains responsables, la destruction des porcs permettrait d’endiguer des tensions relayées par la télévision nationale où l’on voit des « débatteurs » particulièrement énervés accuser l’Etat d’être plus prompt à abattre la volaille en cas de grippe aviaire que les porcs attentatoires à la foi musulmane. Mieux, il s’agirait d’une « mesure de sécurité publique » visant à protéger les Chrétiens contre le risque de pogroms, dès lors qu’ils seraient considérés comme les porteurs de cette grippe… qui n’est pourtant plus « porcine ». En tout cas, cette pandémie potentielle semble servir d’aubaine au pouvoir égyptien qui choisit de conforter ainsi son territoire face aux fous-furieux de la foi religieuse et autres obscurs psychopathes. Dans ce contexte, cette mesure gouvernementale, aussi inquiétante que lamentable, amène à s’interroger sur la nature et le socle doctrinal de l’Etat.

(4 mai 2009)

Bilan congolais

L’élection présidentielle au Congo Brazzaville devrait avoir lieu en juillet. Toutefois, au jour d’aujourd’hui, nul ne sait exactement quel sera le jour du scrutin. Personne ne s’en émeut cependant, tant cette élection semble ne réserver aucune surprise quant à son issue. Simple « formalité » pour Denis Sassou Nguesso (DSN), le président sortant ? Pas si sûr. Car, à l’heure de la campagne – officielle -, le bilan que devra décliner le président-candidat face à ses concitoyens sera des plus complexes, car prenant en compte plusieurs périodes de la gestion du pouvoir par DSN.

Celle d’une sortie de guerre de 1997 et 1998 suivie de la séquence post-conflit ; celle de l’implantation du pouvoir et de la normalisation du pays jusqu’à l’élection présidentielle de 2002 qu’il remporta ; celle de la mise en œuvre de son projet de société « La Nouvelle Espérance », avec ses promesses projetées sur la durée du mandat (2002-2009). Sans compter que certains rappelleront, à l’occasion, qu’avant de revenir au pouvoir en 1997 au terme d’une guerre civile, DSN avait déjà tenu les rênes de l’Etat congolais treize ans durant, jusqu’à la tenue de la Conférence nationale de 1990. Aussi peut-on considérer, à la veille de cette nouvelle présidentielle de 2009, que DSN totalise pas moins de 25 ans au sommet de l’Etat. Autant dire que le pouvoir, qui estime n’avoir en face de lui aucun adversaire de poids, ne pourra pas se contenter d’un simple tour de piste. Bien plus qu’ailleurs, il devra livrer durant cette campagne électorale, à la manière d’un inventaire méticuleux, le décompte des réalisations et des perspectives susceptibles de justifier le renouvellement du bail.

(28 avril 2009)

Cuba, si !

En reconnaissant, devant ses pairs du continent américain que les Etats-Unis s’étaient trompé depuis 50 ans dans la politique appliquée à l’égard de Cuba, Barack Obama vient peut-être d’énoncer l’un des axes majeurs et révélateurs d’une nouvelle culture politique à la Maison Blanche.

Par delà le courage qui sous-tend le propos, il brise un tabou demeuré jusqu’ici inviolable à Washington et ancré dans l’inconscient collectif de ses concitoyens. En cela, il prend un double risque : celui de heurter profondément une large part de l’électorat américain qui considère toujours le communisme comme une perversion extrême de l’âme humaine ; celui de devoir s’engager à aller jusqu’au bout de sa logique et lever l’embargo décrété contre Cuba il y a plus de quarante ans.
En face, Fidel Castro qui, à cette occasion, sort de son lit pour vitupérer contre l’Amérique dont il ne veut pas accepter « un geste d’aumône » mais bien la levée de l’embargo contre son pays, vit peut-être l’ultime embarras de sa vie de révolutionnaire absolu. Les bonnes dispositions actuelles de la Maison Blanche à l’égard de Cuba, si elles aboutissaient à une normalisation des relations entre les deux pays, risquent bien de sonner le glas de ce qui a constitué, depuis toujours, le socle du régime de Castro : la stratégie de la tension et la résistance à l’impérialisme américain.
Autant dire que les dirigeants des Etats-Unis et de Cuba font pour la première fois cause commune : dépasser ensemble une situation devenue anachronique et surtout convaincre leurs populations respectives qu’il a y a une vie après l’embargo.

(21 avril 2009)

Alerte à l’ouest

On a pris l’habitude de penser que les turbulences, conflits et toutes formes d’instabilité politique et sociale, étaient l’apanage de l’Afrique centrale. Pourtant, depuis quelque temps, l’Afrique de l’Ouest, malgré ses remarquables avancées, notamment en matière de politiques d’intégration régionale, ne cesse d’accumuler de sérieux motifs d’inquiétude. Coup d’Etat en Mauritanie, assassinat spectaculaire d’un chef d’Etat en Guinée Bissau, putsch militaro-populiste en Guinée Conakry, incertitudes politiques au Sénégal, regain de tension en Côte d’Ivoire, crispation institutionnelle au Bénin, tentative de détournement de la Constitution par le président nigérien, rébellions touaregs au Mali et au Niger, règlements de comptes politico-familiaux au Togo.

S’il est vrai que l’Afrique de l’Ouest n’offre pas encore le spectacle de désolation et de brutalités extrêmes qu’on peut observer sous certains cieux d’Afrique centrale, la multiplication d’événements de plus en plus alarmants n’est pas de nature à préserver cette région de funestes escalades. La vigilance est plus que jamais de rigueur, et la région dispose encore de nombreux ressorts, souvent sophistiqués, pour se ressaisir et ne pas succomber à la tentation du pire. Osons encore dire que, là aussi, le pire n’est jamais sûr.

(15 avril 2009)