[ Publié en exclusivité sur LSI AFRICA le 13 Janvier 2026 – https://www.lsi-africa.com/fr/actualite-africaine/niger-edito-mohamed-bazoum-mahamadou-issoufou.html ]
Qui sont les principaux responsables de la détention arbitraire de l’ancien président nigérien Mohamed Bazoum, et à qui profite-t-elle particulièrement ? Questions réactivées à l’heure où se multiplient les initiatives en faveur de la libération du dirigeant renversé par le coup d’Etat du 26 juillet 2023.
Mohamed Bazoum, en compagnie de son épouse Hadiza, entame sa troisième année de détention, depuis le coup d’Etat qui a porté ses geôliers aux commandes de l’Etat. Une nouvelle campagne de mobilisation en faveur de sa libération, initiée récemment par le « Collectif international pour la libération de Mohamed Bazoum » a recueilli des milliers signatures de personnalités de divers horizons et nationalités. La lettre-pétition du Collectif sollicite une action conjointe des Nations Unies, de l’Union africaine, de l’Union européenne, ou encore de la Cédéao. Elle permet de porter le cas Bazoum dans le champ des enjeux internationaux, et de parer à la sournoise menace de l’oubli. Pour autant, cette initiative, comme bien d’autres, pourrait-elle infléchir la position adoptée par les militaires au pouvoir à Niamey ? Jusqu’ici, ces derniers se sont montrés hermétiques à toutes les tentatives de médiation, aux appels répétés des organisations internationales à la libération du dirigeant séquestré. Ici même, dans les colonnes de LSI Africa, nous avons maintes fois exploré les causes apparentes et souterraines de cette forme de radicalité et de brutalité à l’égard d’un homme à l’encontre duquel la junte militaire n’a jamais su formuler un motif d’incrimination crédible (*).
Complicités irrévélées
Qui a donc intérêt à l’interminable détention de Bazoum ? Jusqu’à quand les militaires considèreront-ils cette inconséquente incarcération comme une mesure utile à leur cause ? Autre question émise par les observateurs : Bazoum, qui n’a pas accepté de prononcer sa démission, serait-il l’otage des seuls militaires au pouvoir, ou la victime de complicités irrévélées, voire d’une conjonction d’intérêts ? A cet égard, l’évocation du rôle joué dans le putsch de juillet 2023 par l’ex-président Mahamadou Issoufou, se fait de plus en plus persistante au sein des opinions. Il faut rappeler qu’après son retrait du pouvoir en 2021 – conformément aux prescriptions de la Constitution -, Issoufou n’a jamais su dissimuler son intention de continuer à gouverner par procuration. En août 2024, un an après le putsch exécuté par le commandant de la garde présidentielle, le général Abdourahamane Tiani, il s’est résolu à publier une lettre pour exprimer sa « condamnation du coup d’Etat ». Une lettre de « clarification » rédigée à demande pressante de la Fondation Mo Ibrahim qui lui avait décerné le Prix du « Leadership d’excellence » en 2020, au terme de son second mandat présidentiel.
Toutefois, ce « service minimum » concédé par Issoufou n’est pas parvenu à convaincre les observateurs qui n’hésitent pas à le désigner comme l’instigateur du putsch insensé de juillet 2023, et l’inspirateur du traitement infligé, depuis lors, à son successeur et ancien « compagnon de lutte » Mohamed Bazoum. A ce jour, Mahamadou Issoufou, qui entretient une cordiale proximité avec la junte de Niamey, n’a prononcé aucune parole ou engagé la moindre démarche pour réclamer la libération de Bazoum. Une telle attitude porte son lot de violence symbolique, eu égard à l’histoire ancienne partagée par ces deux acteurs politiques, appartenant à la même formation politique, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya).
L’empreinte du mensonge
En juillet 2025, Mohamed Ould Bouamatou, président de la Fondation pour l’égalité des chances en Afrique estimait, dans une tribune, que « la détention arbitraire [de Mohamed Bazoum]n’est pas un scandale isolé : c’est une déclaration de guerre contre la liberté, la justice et l’aspiration collective du Niger à un avenir meilleur. Une blessure béante dans le cœur de la démocratie nigérienne… » Depuis le 26 juillet 2023, l’histoire du Niger se trouve marquée de la double empreinte du mensonge et du malentendu. Une querelle d’ambitions personnelles s’est transformée en un coup d’Etat dont les auteurs n’avaient pas programmé le scénario. En guise de grossier maquillage du forfait accompli, des slogans « souverainistes », voire « révolutionnaires » empruntés aux activistes russophiles des réseaux sociaux. Derrière ces événements, le soupçon croissant de l’ombre portée de Mahamadou Issoufou, l’homme qui voulait continuer à diriger le Niger, contrôler les leviers et les dividendes du pouvoir d’Etat, sans y paraître.
Depuis des mois, son nom hante les conversations et les réflexions sur la situation politique au Niger. A la manière d’une vérité fantôme. A Niamey, son train de vie et le protocole qui y est affecté ressemblent à s’y méprendre à ceux d’un dirigeant aux attributs informels. L’homme qui murmure à l’oreille des putschistes s’affiche régulièrement dans les réunions et sommets officiels à travers le continent. Il y remplace avantageusement le chef de la junte, Abdourahamane Tiani, manifestement peu attiré par ce genre de mondanités…
« Il suffirait d’une parole… »
Peu à peu, le putsch perpétré au Niger en 2023 révèle sa cruelle vérité : le point d’achèvement d’un théâtre d’ombres qui a dominé le mandat interrompu de Mohamed Bazoun, entre 2021 et 2023. L’aboutissement tragique d’une intenable chorégraphie de duplicités, faux-semblants, mensonges, trahisons, intrigues de palais, accointances corrompues, fourberie, calculs crapuleux… Selon une partie notable de l’opinion nigérienne, la responsabilité de Mahamadou Issoufou ne serait pas négligeable dans cet inventaire toxique. En quoi le coup d’Etat pouvait-il satisfaire les secrètes ambitions de l’ex-président ? Espérait-il revenir au pouvoir, ou promouvoir l’avènement d’un « favori », après une période de transition convenue avec les exécutants du putsch ? Par ailleurs, le deal supposé pourrait-il résister à l’épreuve du temps et aux prétentions émergentes des militaires ? Et, qu’adviendrait-il de cet arrangement coupable si la junte décidait de s’en affranchir pour accomplir ses propres orientations ?
Très récemment, un interlocuteur nigérien bien informé m’a confié qu’« il suffirait aujourd’hui d’une parole de Mahamadou Issoufou pour faire libérer Bazoum. Mais il s’y refuse ». Jusqu’à quand ? Si le sort du président-otage s’avère particulièrement préoccupant, l’obstination à le maintenir en détention pourrait mener ses geôliers à une impasse. Déjà, cette détention arbitraire, ainsi que ses conséquences, participent des circonstances aggravantes de l’aventure imposée au Niger, par la prise illégale du pouvoir d’Etat.
Francis Laloupo
(*) Lire aussi :
– Niger : Le problème Mahamadou Issoufou
https://www.lsi-africa.com/fr/actualite-africaine/niger-mahamadou-issoufou-edito.html
– Niger, Pure haine
https://www.lsi-africa.com/fr/actualite-africaine/mohamed-bazoum-edito-niger-liberez-bazoum.html