Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

L’aube libyenne et la brume des polémiques

Tout a commencé le 17 février dernier. Des opposants libyens appellent alors, via les réseaux sociaux, à une « Journée de la colère ». Le mois précédent, à Addis Abeba où je me trouvais à l’occasion du 16e Sommet de l’Union africaine, les délégations officielles, particulièrement économes en déclarations sur les événements en cours en Égypte, allaient s’étonner de l’annulation, la veille du sommet, de la venue de la délégation libyenne. Une absence d’autant plus surprenante que le colonel Kadhafi avait, ces dernières années, fait de cette grand’messe africaine la scène favorite de la démonstration de son influence… Nul n’aurait imaginé, à ce moment-là, qu’en Libye aussi, l’histoire allait basculer quelques petites semaines plus tard. En ce mois de janvier 2011, les représentants de la Tunisie « nouvelle et révolutionnaire » étaient venus expliquer aux délégations étatiques et aux journalistes présents au siège de l’UA, la trame et les desseins de leur « révolution ». Sur leurs visages radieux, les promesses, rares en ce lieu, d’une aube nouvelle.

Suite à l’appel à une « Journée de la colère », le 17 février, la contestation gagne cinq villes de Libye, y compris, sporadiquement, la capitale Tripoli. Face à cet embryon de mouvement de revendication, le régime du Guide de la Jamahiriya répond avec des moyens militaires. Charge de l’armée contre tous ceux tentés par des manifestations de rue, tirs de snipers visant toutes les formes d’attroupement. Les blessés et les morts retrouvés dans les hôpitaux attesteront de la violence de cette première phase de répression. On connaît la suite de l’histoire. Mouammar Kadhafi dénonce un complot international, qualifie invariablement les insurgés de drogués, de membres d’Al Qaïda, d’agents du colonialisme et de rats, menace les Européens de « laisser déferler les immigrés africains sur l’Europe »… Son fils, Seïf al Islam, entonne le même couplet, promet à ses concitoyens des « rivières de sang ». Le pouvoir envisage alors de semer la mort et la désolation dans Benghazi, ville rebelle… L’histoire retiendra que la rébellion armée est intervenue après la réponse militaire du pouvoir au mouvement de contestation… Ainsi a été déclenché le bras-de-fer qui se conclut aujourd’hui par la chute du régime de Kadhafi, installé depuis quarante –deux ans. Officiellement votée pour protéger les civils de Benghazi contre l’assaut annoncé de l’armée kadhafiste, la résolution 1973 de l’Onu sera sur-interprétée par la coalition internationale – France et Grande Bretagne en tête – qui intervient militairement en Libye sous commandement de l’OTAN. Au-delà de la protection des civils, c’est le régime de Mouammar Kadhafi qui sera clairement visé. Nul ne s’étonnera alors, le 21 août dernier, de constater l’appui apporté par les forces de l’OTAN aux combattants du Conseil national de transition (CNT), pour l’accomplissement de l’acte ultime de l’insurrection : la prise de Tripoli. Tels sont donc les faits.

En parallèle aux faits, une polémique s’est développée entre les partisans de l’intervention de l’OTAN et les adversaires de « l’ingérence étrangère ». Les premiers estiment que le soutien des forces de l’OTAN aux insurgés constituait « une réponse nécessaire » à un régime qui, dans le contexte des révolutions actuelles dans le monde arabe, avait eu recours à des réflexes d’un autre âge face à la contestation populaire. Pour les partisans de l’intervention, avoir imaginé que les forces de l’OTAN allaient limiter leur action au seul survol de la Libye par des avions militaires pour surveiller la bonne santé des populations libyennes, relevait d’une insondable naïveté. Face à ce réalisme anti-kadhafiste, nombreux sont ceux qui continuent de dénoncer une ingérence aux relents impérialistes… Pour ceux-là, quelles que soient les dérives du pouvoir Kadhafi, cette intervention militaire n’est, ni plus ni moins, qu’une démonstration, une de plus, de la puissance occidentale, contre les « les faibles »… Sans compter le procès fait aux pays de la coalition de ne rechercher dans cette guerre que la consolidation de leurs intérêts en Libye.

A l’heure où la Libye amorce un tournant de son histoire, voici un premier décryptage de la situation dont nous avons observé les développements depuis six mois. Voici quelques éléments à porter au dossier, en nous intéressant particulièrement à la perception de la crise libyenne par les adeptes de la théorie « impérialiste ». Ceux qui dénoncent régulièrement une « action étrangère » ou « colonialiste » occultent totalement l’action et la dynamique interne des pays concernés…Comme si tous les peuples africains ou leurs dirigeants n’étaient que des pantins manipulés. Et si cela était vrai, la vraie question serait alors celle-ci : pourquoi les Africains seraient-ils, indéfiniment, plus manipulables que d’autres ?

Malgré soi, cette structure de pensée, propre à une certaine opinion africaine, en plus d’infantiliser les Africains, attribue inconsciemment à l’Occident abhorré, un pouvoir sans limites sur leur destin… En ignorant la détermination de plus en plus affirmée des peuples, pour ne voir que les manœuvres de cet Occident, les esprits chagrins prétendument anti-impérialistes laissent entendre, en creux dans leurs discours : « La révolte des peuples n’est pas la leur, mais encore et toujours un complot de l’Occident ». En se dépossédant eux-mêmes de leur capacité d’indignation, ils admettent, à leur corps défendant, que cet Occident domine leur destin, y compris au plus profond de leur sommeil. Cette surestimation de l’influence des Occidentaux sur les « éternels  dominés » détourne de l’essentiel : la capacité à penser par soi-même, y compris à se tromper, sans s’encombrer du soupçon permanent de l’ombre portée de l’Occident.

Cette pathologie est redoutable : elle conduit à l’impuissance et à la pire des résignations. Un précepte indien nous enseigne que, parfois, la meilleure manière de vaincre le plus puissant des ennemis, c’est de l’oublier en tant que tel. A l’inverse, la meilleure manière de renforcer sa puissance, est de la lui rappeler, indéfiniment… En 1990 à Tokyo, j’avais demandé au directeur de la télévision NHK de m’expliquer « le secret de la réussite japonaise ». Souriant, il m’avait répondu : « Nous nous sommes efforcés à oublier ceux qui nous avaient vaincus. Pour reconstruire ce qu’on appelle le Pays du Soleil Levant, nous ne devions plus chercher à savoir où allait se coucher le soleil, le soir venu… »

Disons-le donc : la sempiternelle complainte anti-impérialiste devient, le temps passant, dangereusement contre-productive. D’autant qu’elle relève davantage de l’émotionnel que d’une approche rationnelle des faits. Depuis six mois, certains se sont enfermés dans cette position –sentimentalisme empreint de rancœurs et ressentiments postcoloniaux – répondant en écho aux diatribes usuels du colonel Kadhafi. La résolution 1973 de l’OTAN fut une réponse nécessaire à une situation d’urgence. La passivité de ce qui tient lieu de communauté internationale aurait été dramatiquement jugée comme un défaut d’assistance à peuple en danger. La révolte d’une partie du peuple libyen n’est pas l’œuvre d’un deus ex machina dénommé Occident. En cela, les prémices de la révolte libyenne ne sont pas différentes de l’insurrection en Tunisie et en Égypte. Dans la longue histoire des révoltes, résistances et révolutions, plusieurs peuples, à travers le monde, ont souvent bénéficié de soutiens extérieurs, sans que l’on parle d’impérialisme.

Le soutien de la coalition occidentale au CNT s’oppose, dans l’imaginaire de bon nombre d’Africains, au « panafricanisme » de Mouammar Kadhafi. Cette manière d’interpréter les événements – une pensée automatique -, alimentée par la somme des ressentiments nés des comptes mal soldés des colonisations en Afrique, produit une forme singulière d’amnésie : le pire des tyrans jouit soudain d’une totale absolution. Dès lors, seul compte l’incantation anticolonialiste, balayant du champ de la pensée toute manifestation de la raison raisonnable. On devient alors sourd à la plainte pourtant obsédante des victimes, à toutes ces colères accumulées, tues, ravalées, refoulées des décennies durant… Tout cela devient secondaire, inexistant … L’important, c’est de marteler, décliner à l’infini, le ressentiment contre l’Occident. Se figer dans le temps immobile des rancœurs surannées…

Tous les pouvoirs autoritaires aux abois ont qualifié leurs peuples contestataires d’ « agents du colonialisme »… Les exemples sont nombreux dans l’histoire de l’Afrique d’après les indépendances… Feu Mobutu Sese Seko, Robert Mugabe, Laurent Gbagbo… Et bien d’autres. Tous alliés de l’Occident à leurs heures de gloire, ils en deviennent les pourfendeurs quand survient le temps de la solitude face aux revendications de leurs peuples. Manipulant avec un rare cynisme les émotions inconfortables de leurs concitoyens, ceux qui ont érigé le mépris du peuple et l’oppression en méthode « tropicale » de gouvernement, deviennent, au moment d’être rejetés de la scène, les chevaliers blancs de l’anticolonialisme. Dira-t-on jamais assez que peu d’hommes qui se sont hissés au sommet des États après les indépendances en Afrique méritent notre respect ? Ils ont rendu plus cruelle la mémoire de la colonisation, en « officialisant » leur mépris pour leurs concitoyens, ce qui a produit, durant ces cinquante dernières années, la plus grande blessure pour les peuples : la perte d’estime envers eux-mêmes…

L’Occident anathématisé, est accusé de tous les torts, même quand il affirme qu’il fait jour à midi. Cinquante ans après les indépendances, le même traumatisme agit toujours, brouillant la raison. La haine à l’encontre de « l’ennemi historique » est toujours vivace. Une exécration plus forte que le désir de se libérer des oppressions intérieures, de ces pouvoirs devenus le cauchemar de leurs peuples. Car, parmi les symptômes du traumatisme postcolonial, il en est un, ahurissant, plombant toutes les capacités d’indignation et de contestation : la paradoxale fascination de nombre d’Africains pour les « hommes forts ». Autrement dit, pour la force brute. Le Syndrome de Stockholm étend son empire en Afrique depuis les indépendances… Cinquante ans d’indépendance, c’est peu, à l’échelle de l’Histoire et au regard du traumatisme subi. Cette névrose volatile et paradoxale agit encore. C’est la mélancolie des êtres récemment décolonisés. Question, cependant : dans sa quête légitime du meilleur, le monde peut-il attendre que se résorbent les pathologies liées à cette histoire qui s’évanouit à mesure que le temps s’écoule ? Faut-il, au nom de persistants ressentiments, nier cette nécessité des temps actuels : le refus, partagé par tous, de ne plus tolérer l’intolérable continuité des régimes abjects et criminels, ces associations de malfaiteurs déguisés en gouvernements ? Peut-on décemment reprocher à un peuple de recourir au soutien extérieur, y compris celui de ses « ennemis historiques » pour se libérer de l’odieux ?

Quid alors des intérêts des pays de l’OTAN qui, tout en s’engageant dans une expédition à vocation « humanitaire », n’en oublient pas pour autant leurs dividendes ? D’abord, il est nécessaire de préciser qu’avant cette crise, les intérêts bien compris des Occidentaux n’étaient nullement menacés en Libye. Américains et Français avaient-ils, avant le déclenchement de la contestation, quelque bénéfice immédiat à tirer d’une guerre contre Kadhafi ? Non, certainement. Depuis la « réhabilitation » du Guide libyen, dans le cadre de la réorganisation des alliances après le 11 septembre 2001, ces pays étaient plutôt soucieux de respecter, sans trop de vagues, un pacte de coexistence pacifique avec Kadhafi. Ainsi, l’intervention de la coalition sous commandement de l’OTAN se fondait, initialement, et exclusivement sur les motifs contenus dans la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU. Une fois la logique de guerre enclenchée, cette résolution sera sur-interprétée, bien au-delà de ses objectifs originels. Ici même, nous avons exploré les arrière-pensées et les orientations de cette campagne guerrière qui ont amené les membres de la coalition à passer, subrepticement, d’une force tampon, voire médiatrice, en force belligérante dressée contre le régime de Kadhafi. Nul doute que le conflit a changé de forme, de même que ses objectifs. C’est dans ce contexte que le CNT n’a pas caché son intention, une fois sa victoire acquise, de faire bénéficier, en priorité, les pays de la coalition des avantages de la rente pétrolière… Cet engagement préalable a le mérite de la franchise et de la clarté. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie sont-ils soucieux de leurs intérêts après la guerre ? Oui. Trois fois, oui ! Et alors ?… En cela, ces pays agissent dans la pure tradition des avantages induits de la guerre. Toute guerre ayant un coût, l’on n’a jamais vu, dans l’histoire de l’humanité, un peuple voler au secours d’un autre, en puisant dans son propre trésor. Tous les pays en guerre ayant bénéficié de concours extérieurs, en ont toujours, directement ou indirectement, payé la facture… Dans la période post-conflit en Libye, la question sera de savoir, comment conjuguer les avantages promis aux soutiens extérieurs actifs du CNT, avec les vifs appétits d’autres grands partenaires présents dans le pays tels que la Russie et la Chine qui, après avoir parié sur la continuité du régime Kadhafi, se sont ensuite, opportunément, ralliés à la cause du CNT. Sans compter les attentes des soutiens de la vingt-cinquième heure –les pays africains – qui espèrent désormais établir avec le CNT une bienveillante connexion.

Que restera-t-il de ce « printemps » libyen ? Du fait même de la configuration du conflit, ainsi que des passions suscitées, l’euphorie ne sera pas au rendez-vous. Ce qui vient de se produire au cours de ces six derniers mois atteste de la singularité de la Libye et de son histoire, marquée durant quatre décennies par le règne, à nul autre pareil, de Mouammar Kadhafi. La trame du conflit libyen nous apparaît donc dans sa spécificité, très éloignée des évènements observés en Tunisie et en Égypte… Si le CNT a remporté une victoire militaire, il lui reste à démontrer ses capacités politiques… Malgré l’évidence de son initiative et de sa détermination propre, il lui faudra convaincre les Libyens de son indépendance vis-à-vis du soutien extérieur dont il a bénéficié… Dans un pays que Kadhafi voulait « à part », indissociable de sa personne et non doté des structures « traditionnelles » d’un État – l’imprenable « État des masses » -, tout reste à construire. Première tâche, la plus dure peut-être pour les nouvelles autorités : faire oublier Mouammar Kadhafi qui rappelait, au début des journées de la colère : « Vous n’étiez rien sans moi ». Mais l’on entend déjà dire dans les rues de Tripoli, à haute voix, sans plus avoir peur, qu’une vie est possible après Kadhafi. Notre devoir à tous aujourd’hui : accompagner de nos pensées, sans passions inutiles, le peuple libyen dans la naissance de son aube nouvelle.

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Une réponse à “L’aube libyenne et la brume des polémiques

  1. simon elharrar 29 août 2011 à 23 h 28 min

    Je te remercie infiniment pour cette analyse multiparamétrique à laquelle j’adhère quasi totalement.
    Certains font semblant de confondre morale et politique (cela t’arrive, sur d’autres terrains, et tu nommes cela l’éthique) et ce sont les pervers.
    Ce soir, les intérêts locaux des italiens ont été déjà confirmés (comme l’histoire va vite …) alors même qu’ils n’ont pas trop « mouillé la chemise »
    Je n’ai qu’un bémol à te proposer, et il est triple.
    1- La libye n’est pas « nation » au sens que nous connaissons et même pas un « état »
    2- Voilà donc un parfait terreau pour l’islamisme radical et fanatique (« la naissance de son aube nouvelle » …) qui me fait craindre une singerie
    3- Une révolution nécessite une idéologie et un leader. Ils manquent. Je préfère dire « révoltes »
    Bien à toi

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