Opinions, Humeurs et Géopolitique

Le blog de Francis Laloupo

Victoires américaines, injustices universelles, faillite des États…

Quelles leçons a-t-on tirées de la crise emblématique du 11 septembre 2001 ? On se souvient que, face à la conjonction des attentats d’Al Qaida et le déclenchement de la guerre américaine en Afghanistan, les dirigeants du monde s’étaient trouvés confrontés à deux courants d’opinions opposés : les « légitimistes » soutenant la riposte américaine et les « procureurs » qui, tout en condamnant l’horreur du 11 septembre, marquaient leur défiance à l’égard de la toute-puissance américaine. Rien n’a vraiment changé depuis. Dans le même temps, ces deux courants avaient en partage, obscurément, ce même sentiment : dans un monde où le fossé entre riches et pauvres ne cessait de se creuser, la logique de la guerre américaine – en Afghanistan et en Irak – ne pouvait se confondre à celle des déshérités de la planète.

Cette division du monde agissait depuis quelques années, comme un fait permanent, une donnée constitutive d’un mondialisme forcément injuste. Ainsi, l’instrumentalisation par les groupes « terroristes » de l’idée d’une confrontation entre un nord riche et un sud pauvre, renvoyait à une irréfragable réalité que même le président George W. Bush avait jugé utile d’inclure dans le nouveau logiciel américain, en déclarant : « De tout ce mal, il sortira du bon. A travers nos larmes, nous voyons des occasions de façonner un monde meilleur et plus juste pour les générations à venir, et nous les saisirons… » Mais quel leçon a-t-on tirée de ces événements ? La question demeure dix ans plus tard : le monde est-il devenu plus juste ?

Les attentats du 11 Septembre avaient rendu plus cruciale l’interrogation sur le rôle et la responsabilité de la nation la plus riche vis-à-vis du monde. La mise en accusation du bon droit américain s’adressait, par-delà la seule Amérique, aux puissances « occidentales » dont la loi à géométrie variable s’impose, comme un droit naturel aux plus faibles… Une loi du plus fort, marquée du sceau de l’injustice universelle, et que Georges Bush porta, sans nuance et sans vergogne, vers sa plus scandaleuse manifestation, en opposant le bon vouloir américain aux règles fragiles de l’Organisation des Nations unies, à travers la plus effarante aventure impérialiste de la fin du 20e siècle : « sa » guerre en Irak…

Même en restaurant – en paroles – la politique américaine dans un « monde multipolaire », Barack Obama ne peut se soustraire de cet héritage : il ne suffit pas d’affirmer que la guerre américaine n’est pas dirigée contre les musulmans. Une question demeure, emblématique de l’« injustice universelle » : la question palestinienne. L’ombre portée de cette injustice quasi initiale, hante et réduit à néant toutes les actions, aussi « légitimes » soient-elles, inspirées du droit international et de la volonté de « rendre le monde meilleur »…

Dans la clameur universelle consécutive au « 11.09 », les opinions africaines avaient rejoint l’improbable territoire d’une communauté internationale diversement entraînée dans ce que l’on désignait comme un « tournant ». Fallait-il rappeler que l’espace africain n’était pas épargné par la donne terroriste ? Depuis longtemps déjà, bien avant le 11 septembre, plusieurs pays du continent abritaient, à leur corps défendant, les réseaux terroristes, y compris celui d’Al Qaida. Mais il aura fallu attendre le traumatisme américain pour engager le monde entier dans la lutte contre le fléau. Pourtant, l’Afrique, sur son sol, avait, avant le 11 septembre, payé le prix du sang pour l’Amérique et ses démons. Les attentats contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar-es-Salam, le 7 août 1998, s’étaient soldé par des centaines de morts majoritairement africains. A l’époque, l’Amérique s’était contentée d’une pitoyable et très contestable riposte – notamment le bombardement à l’aveugle et dénué de toute pertinence militaire d’une usine pharmaceutique au Soudan. Une opération qui tendait à « punir » les Soudanais d’avoir naguère hébergé Ben Laden, plutôt qu’à en découdre réellement avec ce dernier.

Un mois après les attentats sur le sol américain, le chef de l’État sénégalais Abdoulaye Wade et quelques-uns de ses homologues africains –Olusegun Obansanjo du Nigeria, Abdelaziz Bouteflikha d’Algérie, Thabo Mbeki d’Afrique du Sud – décidèrent, le 17 octobre 2001, d’instituer, un « pacte africain contre le terrorisme ». La presse africaine fit alors remarquer qu’une telle initiative n’avait pas germé dans l’esprit des dirigeants africains au lendemain des attentats de Nairobi et Dar-es-Salam où des Africains étaient tombés pour une cause insondable sous les coups d’un ennemi sans visage… Les événements du 11 septembre allaient donner un relief singulier à ce décalage – ce fossé – systémique entre ces dirigeants et leurs populations. Aujourd’hui encore, les opinions africaines cherchent à comprendre sur quel mandat leurs chefs d’État fondent leurs prises de position « souveraines » sur la scène mondiale, dans le contexte des crises qui interpellent la conscience universelle…

En Afrique et ailleurs dans le monde, le « tournant » du 11 Septembre a fait émerger l’interrogation sur le contrat institué entre les États et les peuples. L’acte « terroriste » exécuté par l’ingénierie d’Al Qaida, procède de la privatisation, méticuleusement organisée, de ce qui constituait naguère le monopole d’un État : la structure massive et infinitésimale de la violence. Le 11 septembre 2001, l’entreprise Al Qaida révélait au monde toute sa dimension, achevée : une multinationale techno-structurée de la violence politique massive. Dans leur essence, les groupes dits terroristes, tirant partie des failles, faillites, compromissions et démissions des États, s’affichent en contre-pouvoirs, concurrents déterminés de l’État traditionnel, tout en visant à en devenir les relais. Ainsi, les douteuses professions de foi et autres délires mystico-militaires qui tiennent lieu de justification aux groupes terroristes, devraient surtout rappeler aux États les devoirs, valeurs et obligations sur lesquelles se fonde leur raison d’être… Devoirs de vérité, d’équité et de justice, notamment. C’est cet État-là qu’il faut réinventer et réactiver, bien loin des cours de la bourse et d’une mondialisation roublarde.

La crise profonde du rôle de l’État – ou de sa perception par les citoyens – provient de son altération, ses reculs et ses démissions. Le désordre mondial actuel – désordre de la pensée – résulte de cette funeste mutation des fondements légitimes de l’État. Un État désacralisé est symptomatique d’une régression civile, synonyme de chaos culturel (« L’Etat c’est nous » – (1) ). Plutôt que les ripostes militaires aux actions terroristes, c’est en renouant avec les axes originels de l’État, et en inventant un nouvel ordre éthique à l’échelle mondiale, que l’on fera reculer les formes actuelles de la violence illégitime et du droit chafouin dont se drape les architectes du crime de masse. Le monde a en effet changé depuis le 11 septembre 2001, dévoilant une crise plus vaste que le champ des attentats. Cette crise demeure un extraordinaire défi lancé à l’imagination collective.

(1) Extrait de l’allocution de Guy Saint-Pierre
Président du Conseil, Banque Royale du Canada
Chambre de commerce du Montréal métropolitain
Montréal (Quebec) – 22 février 2002 : « Pour la première fois de l’histoire, une majorité de Terriens peuvent dire à l’unisson :  » L’État, c’est nous!  » Voilà qui doit nourrir notre optimisme comme citoyens du monde. Pourtant, pendant que la démocratie progresse, un malaise s’installe dans les pays de vieille démocratie. Il semble que depuis les années 50, la relation se détériore entre les citoyens et les États des pays industrialisés. Au moment même où un nombre sans précédent de personnes peuvent affirmer : « L’État, c’est nous », de plus en plus de citoyens des pays démocratiques se sentent en rupture avec leur État. Telle est, en tout cas, la conclusion d’analyses effectuées par des politologues américains et publiées en l’an 2000, dans un livre intitulé Disaffected Democracies . Au fil des sondages effectués depuis les années 50 auprès des citoyens de la plupart des pays industrialisés, on constate une baisse régulière de la confiance du citoyen à l’endroit de ses gouvernements et des gouvernants. De l’Australie à la Suède, en passant par le Canada, les États-Unis ou la France, les résultats rendent perplexes : il y a perte de confiance du citoyen à l’endroit de l’État… »

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2 réponses à “Victoires américaines, injustices universelles, faillite des États…

  1. simon elharrar 14 mai 2011 à 6 h 55 min

    Bonjour,
    C’est drôle mais j’avais vu les attentats du 11.09.01 et leurs conséquences non pas comme une « crise » mais comme un « acte de guerre » sans déclaration de guerre (il y a des précédents).
    Tu vois les choses en géopoliticien, et avec brillance.
    La géopolitique n’intègre-t-elle pas une dimension économique et financière ? Parce que j’avais aussi perçu une « dimension financière et surtout boursière », à l’avantage particulier de l’instigateur des attentats. Issu d’une famille de riches, le barbu savait où frapper pour faire vraiment mal, en en retirant bénéfice certain.
    Et puis, les paramètres « orgueils » et « nations » et « guerres de religions » …
    La dimension « morale » a été abordée par G.W.Bush qui, en digne héritier de John Wayne, a été conseillé pour opposé le « bien » et le « mal », assurant ainsi sa réélection sans que soit exacerbé l’intérêt de sa famille pour l’or noir.
    Tes analyses ouvrent l’espace de la réflexion et suscitent toujours l’envie de rebondir dessus, merci.
    Je me suis toujours interrogé sur l’absence d’un terme qui ramène à des moments sombres de l’Histoire : comment et pourquoi n’a-t-on jamais parlé de « complot » à propos de la toile d’araignée tissée par Al Qaïda ?
    Maintenant, il y a un « avant » et un « après » Ben Laden.
    Mais il reste une constante effrayante : le Pakistan est bien le pays le plus dangeureux de la planète, celui à partir duquel « tout » peut arriver.

  2. Nonors 20 mai 2011 à 12 h 39 min

     » La troisième guerre mondiale partirait de l’Orient, selon une vieille prophétie… Assisterions – nous déjà à ces débuts ? Au Pakistan ?

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